La crise sanitaire provoquée d’abord en Italie puis dans différents pays d’Europe par une épidémie devenue pandémie n’a pas manqué d’interroger. Tour à tour scientifiques et intellectuels se sont succédé pour recommander qui «le retour à une civilisation de la complexité où conduites et politiques se verront évaluées selon une multitude de critères» (Dominique Bourg, LT du 23.04.2020), qui de «s’inspirer des formes de vie précapitalistes, l’entraide entre voisins, entre membres d’une même famille, etc.» (Paul Ariès, 07.04.2020), qui «une économie qui permette de diminuer de manière significative notre empreinte environnementale» (Jacques Dubochet parmi d’autres, 05.05.2020), quand ce n’est pas pour arriver au constat que «l’être humain est partagé entre égoïsme et altruisme. C’est normal» (André Comte-Sponville, 21.04.2020)…

Aucune de ces propositions ne remet fondamentalement en cause le système qui, sans être à l’origine de l’épidémie, a néanmoins contribué à sa diffusion pour finalement provoquer la crise sanitaire dont les pays les plus pauvres et, dans les pays riches, les populations précarisées subissent maintenant les conséquences les plus dramatiques. Pour nous limiter à la Suisse, nous serions-nous trouvés en situation de crise sanitaire si le système hospitalier du pays n’avait pas été soumis depuis trente ans à une politique de la rentabilité économique et du flux tendu dans la logique managériale qui lui a été imposée par les pouvoirs politiques? Rappelons une fois encore que le nombre de lits en soins intensifs a été réduit de moitié depuis la fin du siècle dernier et que ces dernières années, soignants et médecins, réduits à l’état de «ressources humaines», ont à plusieurs reprises dénoncé, par différents moyens, la surcharge dont ils souffraient, elles et eux, avec leurs patientes et leurs patients. Par ailleurs, les délocalisations provoquées par une mondialisation fondée sur les critères exclusifs de la plus-value économique et du profit financier ont eu notamment l’effet que l’on sait: il a fallu importer de Chine, transformée par les délocalisations en atelier du monde occidental, non seulement des masques médicaux revendus à un prix usurier, mais aussi les machines pour les fabriquer…

Une longue séquence

Masi ce n’est pas là l’essentiel. Les chiffres du chômage et bientôt ceux des faillites sont là pour le montrer. Les mesures de confinement imposées par une crise sanitaire qui aurait sans doute pu être évitée si l’on s’y était préparé ont surtout fortement accéléré la crise économique larvée de ces dernières années, marquée en particulier par un net tassement de la sacro-sainte croissance mondiale. Cette nouvelle crise s’inscrit à vrai dire dans une longue séquence: crise économique et sociale provoquée à la fin du siècle dernier d’une part par la privatisation à large échelle des services publics de base, assurant alimentation (eau), formation, logement et santé, d’autre part dans les pays les plus pauvres par de vastes plans d’ajustement structurel; cela dans l’application mondialisée et néocoloniale des principes néolibéraux prônés par les gouvernements de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, et imposés avec rigueur par le FMI et la Banque mondiale. Au tournant du siècle, crise des nouvelles technologies, soumises à la spéculation de la mise en bourse (Nasdaq) des futures GAFAM; crise financière de 2008 provoquée par la spéculation foncière et l’endettement immobilier; puis non pas crise, mais prise de conscience des atteintes environnementale en particulier à partir des rapports du GIEC.

En cause une fois encore un système économique visant le seul profit financier monopolisé par une oligarchie de multinationales et de patrons milliardaires; un système fondé sur une croissance économique impliquant extractivisme (notamment d’hydrocarbures), productivisme (pour des objets à l’obsolescence programmée) et consommation (devenue addictive) à un rythme toujours plus rapide; au bénéfice des actionnaires des grandes entreprises et au détriment des salariés. Inutile d’en répéter les conséquences destructrices autant pour les communautés des hommes que pour l’environnement qui assure leur survie.

Leçons de Thucydide

A l’échelle helvète, on frémit quand, pour sortir de la profonde crise économique qui a frappé en premier lieu les 200 000 «sans-papiers» qui travaillent à notre service, on entend les experts d’Avenir Suisse demander une extension de l’économie de plateforme et par conséquent de l’ubérisation, une flexibilisation de la loi sur le travail (déjà imposée par le Conseil fédéral lui-même au personnel hospitalier), une ouverture des magasins sept jours sur sept, et la levée des restrictions au trafic des poids lourds. L’Usam et Ecomomiesuisse viennent d’emboucher les mêmes trompettes en y ajoutant un frein à l’endettement qui promet de vastes plans d’austérité pour des finances fédérales affaiblies par la RFFA et par les dizaines de milliards versés essentiellement pour soutenir l’économie capitaliste. Quant au grand prêtre du Forum mondial de Davos, il n’a rien trouvé de mieux, en pleine crise sanitaire, que de vanter les mérites d’un «capitalisme inclusif» dont le modèle serait fourni par la multinationale Unilever (06.04.2020)…

A un système fondé sur concurrence, compétitivité et culture de l’individu doivent enfin faire place des réseaux multiples de relations économiques proches, dans la primauté donnée à la valeur d’usage sur la valeur d’échange, et des ensembles de relations sociales fondées sur solidarité et citoyenneté, en interaction avec l’environnement. L’helléniste ne pourra que conclure avec l’une des leçons que le Périclès de Thucydide (2, 60, 2) tirait de la terrible peste qui venait de décimer les Athéniens: «Quant à moi, je pense en effet que la cité est plus utile aux particuliers si elle est rétablie dans son ensemble que si elle assure le succès des citoyens individuellement, mais qu’elle est en échec collectivement.»


Claude Calame est directeur d’études, EHESS, Paris, prof. hon. Unil.


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