Le duel télévisé qui a opposé hier sur la Rai Romano Prodi à Silvio Berlusconi est à l'image de l'Italie de ce début de XXIe siècle. L'un a 67 ans, a les traits du visage tirés après une campagne électorale éreintante. Il incarne le centre gauche; l'autre a 70 ans, présente un faciès de jeune vieux relifté. Il représente le centre droit. Tous deux ambitionnent de gouverner le pays pour les cinq prochaines années et de le projeter dans l'avenir. Pas de José Luis Zapatero en vue pour donner voix à l'électorat jeune. La classe politique italienne a vieilli, à l'image du pays.

A première vue, rien d'exceptionnel. Les populations européennes prennent aussi de l'âge. Mais en Italie, le phénomène est plus marqué. Et surtout, il fait voler en éclats les clichés de la mamma et de la famille nombreuse que les Européens du Nord ont longtemps voulu plaquer sur la réalité italienne. Face à ce nouveau visage du pays de Dalla, de Guccini et de De Gregori, ces mêmes Européens ont presque l'impression que l'Italie se renie. Parce qu'elle ne correspond plus à l'imagerie qu'ils souhaitaient, dans un réflexe ethnocentrique, conserver d'elle. Pourtant, l'Italie n'échappe pas à la modernisation de la société, même si elle s'y adapte plus lentement que dans le Nord protestant.

Les chiffres sont là, implacables. L'indice italien de fécondité est un des plus bas du monde: 1,3 enfant par femme. La chute de la natalité ne date pourtant pas d'aujourd'hui. Selon Lorenzo del Planta, de l'Université de Bologne, un fléchissement a déjà commencé dans les années 40. Le baby-boom des années 60 a été un rebond «un peu artificiel, souligne le démographe, c'était davantage une anticipation des naissances. On faisait des enfants plutôt entre 20 et 30 ans qu'entre 30 et 40.» L'effondrement de la natalité s'est manifesté à partir de la moitié des années 70. Désormais, la population en âge de travailler régresse. Elle était de 37 millions de personnes l'an dernier. En 2025, elle devrait se situer à 34,7 millions et en 2050 à 26,9 millions.

Parallèlement, les Italiens bénéficient aussi, comme ailleurs en Europe, d'une nette augmentation de l'espérance de vie. Le soleil et l'huile d'olive chers à l'espace méditerranéen y sont certainement pour quelque chose. L'extraversion et l'expressivité manifestées sur les places des villes italiennes peut-être aussi... On peut être vieux et plein de vitalité. La durée de vie moyenne des hommes passera, selon l'Institut italien de la statistique, de 77,4 ans aujourd'hui à 83,6 en 2050. Les femmes feront un saut de 83,3 à 88,8 ans. Le bond est gigantesque et les Italiens peuvent se targuer d'être parmi les citoyens du monde qui résistent le mieux à l'épreuve du temps. Dans quarante ans, la Péninsule comptera 238 «vieux» (âgés de plus de 65 ans) pour 100 jeunes de moins de 14 ans. Conjugué à la basse natalité, le phénomène constitue une bombe à retardement dont les politiques n'ont que très peu pris conscience jusqu'ici. D'un point de vue tant social qu'économique.

La Bologne rouge, bourgeoise et opulente offre d'ailleurs un contraste saisissant. La ville d'Emilie-Romagne a l'un des taux de natalité les plus bas du pays. Un peu moins peuplée que le canton de Genève, elle compte près de 100000 étudiants entre 19 et 25 ans et connaît une polarisation générationnelle très forte. Sur la place Giuseppe-Verdi, devant l'université la plus ancienne d'Europe, des grappes d'étudiants, enjoués par une température et un soleil printaniers qui ont tardé à venir, refont le monde. Ariana Cervetti, 21 ans, et Rita Jacobazzi, 19 ans, étudient les arts et le théâtre. Leur jeunesse enthousiaste bute sur ce vieillissement démographique: «Avec des dirigeants de cet âge, l'Italie est à la traîne. La mentalité qui y règne est celle d'il y a cinquante ans et on veut nous l'inculquer.»

Paradoxalement, à quelques pas de là, à la piazza Maggiore, Giuseppe Piolanti, 76 ans, abonde dans le même sens. Typographe à la retraite, chevelure à la Mastroianni, il travaillait jusqu'au milieu de la nuit pour le quotidien local, Il Resto del Carlino. Pour lui, le pays va moins bien qu'avant. Il s'insurge contre la présence de politiciens qui occupent le devant de la scène politique depuis un demi-siècle. Ceci malgré le «nettoyage» partiel provoqué par l'opération des juges italiens, Mains propres, contre plusieurs politiciens corrompus. Au niveau de l'électorat, les choses changent également. L'âge de l'électeur médian est de 46 ans. Il pourrait être de 57 ans dans quatre décennies.

Il y a cinq ans, Giuseppe Piolanti avait de l'estime pour le Cavaliere. Aujourd'hui, il fournit les rangs des déçus du berlusconisme. Il ne sait pas que voter. Les services gratuits de bus, de trams, d'accès aux stades et de cinéma que Berlusconi promet d'offrir aux retraités ne suffisent plus à obtenir son adhésion. Lundi, il n'a pas regardé le débat de la Rai, il lui a préféré une partie de foot. La famille de Giuseppe est le reflet du déclin démographique italien. Lui-même avait deux sœurs et un frère. Il a deux fils dont un seul a un enfant. «Les jeunes n'aiment plus les sacrifices, ils ont trop de liberté. Pour les femmes, mettre un bébé au monde, c'est aussi trop. Les hommes sont des menofreghisti» (tire-au-flanc), s'insurge-t-il.

La société italienne est effectivement en pleine mutation. La modernisation des modes de vie (les femmes ont de façon croissante une activité professionnelle) entre en contradiction avec une réalité italienne très fortement ancrée dans le fonctionnement social du pays. Contrairement à certaines croyances, l'Etat italien a en grande partie déserté le champ de la politique familiale pour laisser aux familles tout le poids de la prise en charge des enfants et des aînés. «La famille est le seul amortisseur social», analyse Rosella Rettaroli, professeure de démographie à l'Université de Bologne. D'où le paradoxe: dans les pays du Nord, la famille s'est beaucoup plus atomisée et a perdu de sa force symbolique. Mais pour répondre à cet affaiblissement, l'Etat mène une politique familiale très dynamique: crèches en abondance, aides aux femmes engagées dans une vie professionnelle à part entière.

A contrario, comme la famille a été responsabilisée à outrance en Italie, l'Etat reste formidablement discret. Le sociologue Marzio Barbagli ne cache pas qu'avec les changements sociétaux, cela ne va pas sans mettre fortement sous pression les enfants, beaucoup moins nombreux et actifs professionnellement. Ils peinent toujours plus à s'occuper de leurs parents. Parfois c'est la quadrature du cercle, notamment lorsque des maladies chroniques, avec l'âge avancé, apparaissent. Le professeur de Bologne avance une explication plus surprenante du désintérêt politique pour la question: «D'un point de vue culturel, l'époque du Duce a longtemps influé sur les hommes politiques. Mussolini avait tenté de doper la fécondité à des fins démagogiques, sans succès. Mais depuis, dès qu'on parlait de fécondité, on était taxé de fasciste. Il ne faut pas s'étonner qu'il n'y ait pas eu de véritable politique nataliste.» L'Eglise a aussi joué un rôle en insistant sur le devoir des parents de s'occuper eux-mêmes de leurs enfants.

L'absence de politique familiale dynamique contraste avec la générosité de l'Etat en faveur des retraités dont les rentes correspondaient, en 2005, à 14% du PIB, l'une des proportions les plus élevés d'Europe. Cette allocation des ressources se fait toutefois au détriment d'autres services publics. Notamment en faveur des jeunes, confrontés à de grandes difficultés d'insertion dans le marché du travail. Face au déficit démographique alarmant, les politiques ont tout de même tenté de corriger un peu le tir. Ainsi, en 2004 et 2005, le gouvernement a accordé pour chaque nouveau-né d'origine italienne un bonus bébé de 1000 euros. De plus, la question du financement des pensions est loin d'être réglée. Le dossier est si explosif que les politiques se gardent bien de l'empoigner à l'approche des élections. Pourtant, des experts prédisent que pour maintenir le statu quo au niveau des retraites, il faudra hausser l'âge de la retraite à 77 ans...

Au nord de l'Italie, depuis quelques années, le noyau familial se réduit inexorablement. Les enfants conçus hors mariage sont toujours plus fréquents et, explique Rosella Rettaroli, le concubinage représente quelque 10% des couples. «C'est un changement considérable qui correspond à une nouvelle réalité tant urbaine que provinciale et qui a été rendu possible dès que la famille, référence incontournable, a donné son accord à ce nouveau mode de vie.»

Au sud, c'est différent. En raison d'une culture de la famille plus prononcée, le Mezzogiorno a jusqu'ici permis d'atténuer le recul de la population italienne. Aujourd'hui, les démographes transalpins se surprennent à constater que la natalité est en légère reprise au nord et au centre de l'Italie et diminue au sud. De fait, le modèle familial traditionnel est battu en brèche par la précarité économique qui ne cesse de croître dans le Mezzogiorno. Plusieurs facteurs semblent expliquer le redémarrage de la fécondité au nord: les secondes générations d'immigrés procréent davantage et un changement générationnel est intervenu. Les jeunes nés dans les années 80 semblent plus disposés à avoir des enfants.

L'immigration, pour autant qu'elle ne soit pas trop corsetée, constitue, on le voit, l'un des remèdes au vieillissement. Mais elle ne résoudra pas à elle seule le problème du vieillissement. Elle apparaît comme un «mal nécessaire» dans l'Italie d'Umberto Bossi, leader de la xénophobe Ligue du Nord. Un chef de parti qui a fortement contribué, dans le cadre de la coalition gouvernementale de la Maison des libertés, à resserrer l'étau sur les clandestins par le biais de la loi Bossi-Fini.

L'immigration est pourtant doublement payante. D'une part, elle compense le déficit démographique, mais d'autre part, elle accompagne la modernisation de la société et la carrière professionnelle des femmes. Les badanti, femmes étrangères clandestines de Pologne, de Roumanie ou d'Ukraine, sont celles qui reprennent le flambeau de la charge familiale. Elles sont de précieuses aides pour s'occuper des aînés. Preuve que les besoins sont bien là, les Italiens ont effectué près de 450000 demandes pour engager des clandestines. Mais la loi Bossi-Fini n'en autorise que 170000.

Le déficit démographique italien est manifestement considérable et difficile à résoudre. Marzio Barbagli en convient: «Des mesures démographiques efficaces s'inscrivent dans une perspective de cinquante ans. Ce rythme n'a rien à voir avec celui de la démocratie représentative, où domine le court terme.» Le nouveau gouvernement, qui sera élu au soir du 10 avril, aura en tout cas tout le loisir de contredire les propos d'une représentante de la Confindustria, le patronat italien, qui déclarait: «Si l'Europe a les cheveux gris, l'Italie a les cheveux blancs.»

Membre de Rifondazione comunista, section Bologne, thérapeute à la retraite, Mariella Saviotti déborde d'énergie. Elle conclut sur une note optimiste: «Les vieux ne sont pas hors de la société, ils sont même plus dedans que d'autres. Recourons à leur expérience. Ils peuvent raconter l'histoire de la ville aux plus jeunes, enseigner des dialectes à l'école. On n'est pas obligé de les ranger dans un coin et de les contraindre à voler des boîtes de conserve au supermarché pour survivre.»

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