Revue de presse

L’Italie vote ce dimanche sur un référendum qui est un dilemme politique

Quelle que soit l’issue du scrutin soumis aux Italiens par leur premier ministre, Matteo Renzi, les commentateurs des médias voient l’ascension des aspirants trumpistes de Cinque Stelle comme quasi inévitable. Avec, comme spectres: la sortie de la zone euro, voire un «Italexit»

Ce dimanche 4 décembre, le premier ministre italien, Matteo Renzi, joue son quitte ou double. Ou alors il joue plutôt «à la roulette russe tout comme l’avait fait le premier ministre britannique David Cameron avec le référendum sur le Brexit», compare le quotidien finlandais Kauppalehti, qui s’essaie à ce jeu de mots: «Rulettia Roomassa». Dans les faits, il s’efforce, dans la dernière ligne droite avant son propre référendum constitutionnel, de rassurer les marchés financiers sur l’issue de ce scrutin qui entretient l’incertitude sur l’avenir politique du président du Conseil: si le non l’emporte, «il y aura toujours un gouvernement, qu’il soit politique, technique, super-technique ou super-politique», assure-t-il, en ardent défenseur de la réforme censée simplifier le système politique du pays.

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En deux mots, rappelons que ce référendum vise, selon ses promoteurs, à simplifier le processus législatif et à apporter davantage de stabilité politique dans un pays qui a connu plus de 60 gouvernements depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce, en limitant fortement les pouvoirs du Sénat, afin de renforcer celui de l’exécutif face à un très puissant bicaméralisme, qui conduit souvent à l’impasse décisionnelle, et en répartissant mieux les compétences entre l’Etat et les régions. Pour l’heure, les sondages sont en faveur du «non», et le Financial Times (FT) s’en inquiète: d’après lui, «au moins huit banques italiennes risquent la faillite» dans ce scénario. En plus, «lundi, écrit-il, l’Europe risque de se réveiller avec la menace de se désintégrer à court terme».

Pour le Wall Street Journal, ce scrutin dans un pays membre de la zone euro est même «plus important que le Brexit», car il dégraderait encore un peu plus le climat politique à Bruxelles. Mais ce ne sont pas là les seuls enjeux, selon le site Eurotopics, qui y décèle «l’approbation ou le rejet de la politique de Matteo Renzi, ou encore les conséquences possibles d’une crise gouvernementale pour l’ensemble de l’Europe»: «Comme lors de crises précédentes de la zone euro, le foyer de contagion italien pourrait facilement affecter» une partie du système bancaire mondial, pour le quotidien en ligne britannique The Independent.

Il «rêve de voir Rome brûler par décret»

Car après Rome et Turin, pourquoi pas l’Italie? Les populistes du Mouvement Cinq étoiles (M5S), déjà à la tête d’une trentaine de villes, comptent sur un échec du chef du gouvernement dans les urnes, afin de faire un pas de plus vers le pouvoir. La campagne s’est d’ailleurs radicalisée entre le leader charismatique du M5S, l’humoriste génois Beppe Grillo – «clown de son état, qui rêve de voir Rome brûler par décret», aux yeux de l’Expresso portugais – et le locataire actuel du palazzo Chigi, qui a laissé assez clairement entendre qu’il se retirerait en cas de défaite.

Une hypothèse diabolique pour The Economist, qui prêche pour le «non» dans un exercice apparemment paradoxal car «en cherchant à mettre fin à l’instabilité italienne», on risquerait aussi «de favoriser l’élection d’un «homme fort». Dans un pays qui a produit Benito Mussolini et Silvio Berlusconi, […] le principal bénéficiaire pourrait» encore être Beppe Grillo qui, à la tête d’«une coalition hétéroclite» réclamant «la tenue d’un référendum sur une sortie de l’euro». «Dans les Etats démocratiques, il est normal que les partis d’opposition arrivent un jour au pouvoir. Il faut également s’y attendre en Italie», renchérit le FT.

Un «lynchage en règle» de Renzi

Ce à quoi, le Corriere della Sera répond: «Ce qui est surprenant, […] c’est la dureté des critiques à l’endroit de Renzi. Dire que le projet de réforme du parlement bafoue les principes démocratiques, que le premier ministre perd son temps dans des réformes inutiles et qu’une victoire du «oui» porterait Beppe Grillo au pouvoir, tout cela ressemble à un lynchage en règle. […] «The Economist» est donc inquiet, lui aussi. Mais de façon singulière, il en conclut que Renzi en est le premier responsable, avec son référendum jugé «erroné.»

Mais il ne s’agit pas «d’un simple exercice académique», prévient La Stampa de Turin. Il a des «implications financières», dans un pays réputé inguérissable de ses maux économiques. Les électeurs doivent donc «être conscients du fait que le «oui» et le «non» influeront forcément sur la poursuite (et l’accélération souhaitable) de la reprise […], et sur nos rapports avec l’UE. Voilà l’enjeu du référendum, et une fois dans l’isoloir, il faudra en être conscient.»

La montée des invectives

Dans ce contexte de dilemme politique à l’italienne, qui balance entre nationalisme et coopération européenne, les agressions verbales sont allées crescendo entre les deux hommes, Beppe Grillo allant jusqu’à qualifier Matteo Renzi de «truie blessée». Dans la même veine que son désormais célèbre «Vaffanculo», adressé à la «caste politique» en 2007! «C’est comme s’ils n’étaient plus que deux à débattre, décrit Le Monde, s’envoyant à la figure, nuit et jour, un nombre égal d’arguments et d’invectives. […] Ils ne se lâchent plus d’un pouce.»

«Au diable les nuances, poursuit le quotidien français. Ces derniers jours, après qu’ils ont qualifié de «ramassis» la coalition des partisans du «non», les soutiens du premier ministre ont été traités de «serial killers de nos enfants et de nos petits-enfants». Ce à quoi le président du Conseil a riposté en affirmant que l’agressivité du M5S était liée aux mul­tiples scandales écornant la réputation du mouvement. La violence des échanges entre les deux camps est telle que l’ancien président de la République, Giorgio Napolitano, a publiquement jugé que cette campagne était devenue «aberrante».

Du grain à moudre pour 5 Etoiles

«Si le «non» l’emporte, nous irons aux élections», promet Grillo, et les appels à voter «oui» de Barack Obama, Angela Merkel ou de son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, cette semaine, n’ont fait que donner du grain à moudre à ce chantre virulent de l’antisystème et adversaire acharné des «mégabureaucrates», galvanisé par le Brexit et la vague populiste venue d’outre-Atlantique après l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche.

«Un effet Trump sur le référendum? Sérieusement? C’est vraiment de ça que vous êtes en train de parler? Quand les journalistes l’interrogent sur les conséquences en Italie de l’élection américaine, le premier ministre italien feint l’incrédulité», raconte Il Giornale, que cite Courrier international (CI): «Il écarquille les yeux et secoue la tête.»

«Les journaux ne sont pas l’Oracle de Delphes»

Résoudre les problèmes bancaires italiens et assainir les finances de l’Etat, telle est en revanche la tâche inachevée des années de crise, mais les cris d’orfraie de la presse libérale amusent beaucoup Avvenire, selon lequel «les prévisions catastrophistes» de «Wall Street Journal» et du «Financial Times«leur «interessato tumulto» – sur le risque bancaire italien «suscitent de notre côté un scepticisme poli mais inévitable.» Ces journaux, «qui n’avaient prévu ni la dégringolade de Hillary Clinton ni le vote sur le Brexit ne montrent que leurs prévisions sont davantage motivées par les appels à la modération lancés par des acteurs financiers ou d’autres pouvoirs plutôt que par leur volonté désintéressée d’expliquer et d’informer.»

Et «Avvenire» de poursuivre dans le sarcasme: ce sont les mêmes médias qui reconnaîtront, «comme au lendemain du référendum sur le Brexit ou de la victoire de Trump, que les marchés s’adapteront», qui célébreront le vainqueur. Mais «les journaux ne sont pas l’Oracle de Delphes. […] Visiblement, tout le monde ne l’a pas encore compris». Quels sont les risques, alors? Le Corriere del Ticino, à contre-courant du reste de la presse, les minimise: selon lui, «on a accordé au référendum une importance démesurée. […] Comment peut-on rendre l’avenir de l’Italie tributaire de cette miniréforme, mal conçue et encore plus mal rédigée? Cela reste un mystère.»

«Plus personne n’y comprend rien»

Alors, «pitié, délivrez-nous de ce référendum» implore Libero quotidiano, à Milan, que cite CI: «Oui ou non? Plus on approche du référendum, […], plus la situation est confuse en Italie. Chacun a son avis sur tout, et pourtant plus personne n’y comprend rien.» Voilà pourquoi «les indécis restent encore très nombreux», écrit Michele Ainis, expert en droit constitutionnel et éditorialiste au Corriere della Sera, mais dans La Repubblica, pour une fois: «L’abstentionniste exprime son indifférence vis-à-vis de la Constitution, des règles essentielles du vivre-ensemble. Ce n’est pas un modèle d’engagement civique. C’est un problème, car une Constitution sans peuple, c’est comme une église sans fidèles. Un double problème même, car en général, les décisions prises par la minorité sont de mauvaises décisions.»

Au final, à Lisbonne, «Expresso« voit bien que les deux prochains épisodes de «la crise des démocraties occidentales» se jouent ce week-end. Car dimanche, l’Autriche élit son nouveau président. Elle doit choisir entre un candidat écologiste et un candidat extrémiste. «Répétition générale, donc, «pour l’année électorale à venir pour l’ensemble de l’Europe. […] Les marchés peuvent normaliser Trump, le monde peut faire comme si de rien n’était, les Italiens peuvent se passer de gouvernement et les Autrichiens saluer un président populiste d’extrême droite. Mais la somme de ces événements cimente l’état dans lequel nous nous trouvons: les barbares ont brisé les portes et ont déjà commencé à fêter leur victoire.»

Ce sont «les barbares» qu’on oppose aux élites, maintenant. Le débat enfle.

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