Nouvelles frontières

Liu Xia, coupable d’avoir aimé et d’aimer encore

OPINION. A Pékin, une poétesse est séquestrée depuis huit ans. Elle devait être accueillie à Berlin le mois dernier. Avant que le pouvoir chinois n’en décide autrement

Si elle n’a pas eu d’enfants, Liu Xia, c’était précisément pour cette raison: leur éviter le châtiment qu’elle subit depuis huit ans. Depuis qu’un matin de décembre 2010, la poétesse pékinoise a été séquestrée chez elle, coupée du monde, sans téléphone ni connexion internet. Seules quelques connaissances peuvent encore l’approcher avec l’aval de ses gardes. Fin avril, elle a confié à son ami poète Liao Yiwu, exilé à Berlin, que si elle ne pouvait pas partir, elle préférait mourir: «Il n’y a rien de plus facile pour moi que de faire de la mort un geste de défi.»

Liu Xia n’a commis aucun crime, n’est accusée d’aucun délit. Elle serait même «libre», selon les autorités chinoises. Elle n’a juste pas le droit de quitter son appartement. Ce destin, elle l’a en quelque sorte embrassé en tombant amoureuse, il y a une vingtaine d’années, de ce qu’on appelait alors un contre-révolutionnaire. Leur union fut célébrée dans un camp de travail où il purgeait une première peine. «Je veux épouser cet ennemi de l’Etat!» disait-elle.

Même Kafka n’y aurait pas pensé

Il y a bientôt un an, l’homme de sa vie est décédé d’un cancer du foie alors qu’il croupissait depuis sept ans dans une prison du nord-est du pays. En 2009, il avait été condamné à 11 ans de prison pour «subversion». C’était un prisonnier politique. Elle, elle n’a jamais été une politique. Mais en épousant un subversif, elle savait ce qui l’attendait. Les coupables en Chine, aujourd’hui comme hier, rendent coupables leurs proches. Leur combat condamne leur famille. Elle ne pensait toutefois pas qu’«être de la famille d’un prisonnier politique est plus dur que d’être un prisonnier politique». Deux ans après sa mise aux arrêts domiciliaires, elle expliquait à un journaliste du Guardian qui s’était infiltré dans son appartement: «Je crois que Kafka n’aurait jamais pu écrire quelque chose d’aussi absurde et incroyable que ce que je vis.»

«Même si je suis réduit en poudre, j’userai de mes cendres pour t’enlacer»

Depuis un an, Liu Xia est brisée physiquement et psychiquement, témoignent ceux qui ont pu l’approcher. A défaut de cesser d’aimer, du moins aurait-elle pu tenter de faire croire qu’elle avait pris ses distances avec la mémoire du renégat, histoire de revivre. Mais comment le faire avec un homme qui lui écrivait de prison: «Même si je suis réduit en poudre, j’userai de mes cendres pour t’enlacer»?

Le mois dernier, grâce aux pressions européennes, la poétesse de 57 ans aurait finalement dû être relaxée. Un diplomate l’attendait pour l’emmener à Berlin, où tout était prêt pour l’accueillir, un appartement, une bourse d’artiste. L’ambassadeur allemand à Pékin lui avait même transmis les «salutations spéciales» d’Angela Merkel. Puis, le jour convenu, rien. Elle est restée enfermée. Les autorités chinoises avaient d’abord dit, en octobre dernier: elle pourra partir après le Congrès du parti; puis en début d’année: après l’Assemblée du peuple. Aujourd’hui, c’est le retour à la case départ: affaire intérieure à la Chine, explique-t-on.

Monsieur le Président Xi Jinping

Avant que Liu Xia n’exécute son geste de défi, le monde artistique, aux Etats-Unis, en France, se mobilise ces jours-ci. «Monsieur le Président Xi Jinping, […] nous ne pouvons croire que l’amour, dans ce grand pays moderne qu’est la Chine, soit devenu un crime. Ce pays que chantaient les poètes ne peut avoir perdu son âme, rendez sa liberté à Liu Xia», écrivaient dans une tribune publiée dans Le Monde en début de semaine une quarantaine de femmes, Elisabeth Badinter en tête.

Le crime de Liu Xia? Avoir aimé et aimer encore Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix en 2010, mort pour ses idées.

Lire également: Liu Xiaobo et le déshonneur de Pékin

Publicité