nobel de la paix

Liu Xiaobo, un portrait chinois

Le Prix Nobel de la paix sera décerné ce vendredi en l’absence de son lauréat condamné à onze ans de prison par Pékin. Mais qu’en pensent les Chinois?

Pour Pékin, c’est un criminel doublé d’un imposteur: un traître à la patrie. Pour de nombreux intellectuels chinois, c’est au contraire un héros de la cause démocratique. Qui est le vrai Liu Xiaobo? Comment le Nobel de la paix est-il perçu en Chine même? Pour en juger, Le Temps propose un regard croisé sur l’écrivain condamné à onze ans de prison pour ses écrits. D’un côté, il y a le texte d’une romancière, Ai Mi, dont le récit publié fin octobre par le magazine Asiaweek, basé à Hongkong, a rencontré un grand succès dans la blogosphère chinoise. Traduit en anglais par le site China Digital Times, nous en reproduisons les extraits les plus significatifs. De l’autre, il y a le portrait qu’en dresse l’agence Chine nouvelle qui a relayé un texte attribué à Mo Honge publié dans un premier temps par le site officiel china.com.cn. Au lecteur de juger.

Ai Mi: «4h50, 4h55, 4h59… Le journaliste à mes côtés réactualise fiévreusement son compte Twitter sur son téléphone portable.

5h00! L’information s’affiche sur l’écran: «Liu Xiaobo a reçu le Prix Nobel de la paix 2010.»

Dans le taxi de Pékin, le programme radio qui parle du Prix Nobel est soudain remplacé par une chanson pop. Au travers de la vitre, je vois la place Tiananmen. Comme dans un drame. Vingt et un ans plus tôt, les troupes dirigeaient leurs mitrailleuses vers les étudiants désarmés. […] Vingt et un ans plus tard, celui qui fut le témoin des morts sur cette place […], celui qui a persisté dans la lutte pour le droit des simples personnes, celui qui a promu la Charte 08, est honoré comme Nelson Mandela, Mère Teresa et Desmond Tutu.

5h00, 8 octobre 2010. Une date à inscrire dans les annales historiques.»

Chine nouvelle: «Liu Xiaobo, qui a reçu le Prix Nobel de la paix 2010, attire l’attention. Né en 1955, Liu fut un travailleur dans sa jeunesse. En 1984 il obtient une licence, puis enseigne à l’Université normale de Pékin. En 1988, il devient docteur. Il se fait remarquer en critiquant des célébrités. Dans une interview à un média de Hongkong, Liu a déclaré que la tragédie du peuple chinois n’a pas été causée par «des empereurs futiles», mais par «chaque individu chinois» puisque le peuple chinois a créé un système qui a provoqué sa propre tragédie.

Liu a dit que la Chine devrait être une colonie durant 300 ans pour qu’il y ait un «réel changement». […] Liu encense le système politique, économique et social occidental. «Peu m’importe que vous m’appeliez un traître ou un patriote. Si vous dites que je suis un traître, alors je le suis. Je suis un fils ingrat creusant les tombes de ses ancêtres, et je suis fier d’être un tel fils», a-t-il dit.

Après les troubles politiques de 1989, Liu a été détenu pour ses activités d’agitateur. Il a écrit une confession pour exprimer ses regrets et son désir d’être «utile pour la nation et le peuple». En raison de sa bonne conduite, le gouvernement lui a épargné une peine criminelle. Pourtant, en 1991, Liu est retourné à ses vieilles habitudes. Il a alors été envoyé en camp de travail pour atteinte à l’ordre public.»

Ai Mi: «Quand ils ont vu son nom s’afficher sur leur écran d’ordinateur, nombreux sont ceux qui ont fondu en larmes. Parmi eux, des intellectuels, des entrepreneurs et même des officiels. Comme Liu Xiaobo, ils avaient perdu leurs illusions de jeunesse sur cette place Tiananmen. Ils étaient restés depuis silencieux au milieu de la foule. Nombreux sont ceux qui ont levé leur verre et bu avec amertume. […] Beaucoup ont connu Liu Xiaobo par le documentaire «Tiananmen» ou la Charte 08 lue sur Internet. Ils ne connaissent rien d’autre de lui. Mais ils croient que c’est une bonne personne. Ils s’identifient à sa lutte pour la liberté et la démocratie.

Des bruits de pétards ont résonné dans l’Université de Pékin et celle du Shandong. Dans le bâtiment des professeurs de l’Université normale de Pékin, les anciens collègues de Liu ont organisé une petite fête pour l’occasion. A l’Académie centrale des beaux-arts, un étudiant a brandi une bannière pour dire au peuple que le prix Nobel est toujours en prison. Un professeur de l’Académie du film de Pékin a reçu des messages d’étudiants et d’amis exprimant «un sentiment mélangé de chagrin et de joie».

Il y a aussi tous ceux qui, ce soir-là, se sont précipités de façon tout à fait inhabituelle sur les informations.»

Chine nouvelle: «Depuis le milieu des années 1990, Liu Xiaobo travaille pour Chine démocratique, un magazine soutenu par le National Endowment for Democracy, une organisation financée par le gouvernement américain. […] Liu gagne de l’argent en écrivant des articles critiquant le gouvernement chinois pour des médias étrangers. Sa vie est confortable. […]

Liu a toujours affirmé être un homme juste participant au «mouvement pour les droits civiques» en tant que citoyen chinois ayant le sens des responsabilités et de sa mission. Mais ses actes s’accordent-ils à ses paroles? Liu ne court-il pas après la gloire? […] Liu n’a cessé de dire du mal de son pays pour être payé par l’Occident par des «prix des droits de l’homme» ou «des prix de contribution à la démocratie», etc. Liu ne court-il pas après l’argent? […]

Ai Mi évoque longuement la censure qui s’abat sur le prix Nobel, puis reprend: «[…] La Chine a 1,3 milliard d’individus. Mais combien connaissent Liu Xiaobo? Un col blanc m’a expliqué: «J’ai appris hier la nouvelle. Elle m’a soulevé. Mais quand j’ai voulu la partager j’ai été frappé par l’indifférence de mon entourage.»

Ce jeune homme n’en a pas moins pensé qu’il fallait parler de ce prix.

Cette histoire est tenue secrète, elle ne peut plus être diffusée. Mais un courant souterrain répand néanmoins la nouvelle partout.

Ce 8 octobre, je crains que l’endroit le plus tranquille de Chine a été la prison de Jinzhou, province du Liaoning, a 500 kilomètres de Pékin. C’est là qu’est incarcéré Liu Xiaobo depuis sa condamnation le 25 décembre 2009 par un tribunal de Pékin pour incitation à la subversion de l’Etat. Le prisonnier qui a reçu le prix Nobel de la paix ne sera pas relâché avant le 21 juin 2010.

Il croupit en prison depuis dix mois. Depuis son arrestation, il n’a revu sa femme que cinq fois – à chaque fois une heure. La sixième fois, c’était le 10 octobre. […] Quand elle lui a appris la nouvelle de son prix, il a pleuré. Elle savait que ce n’était pas des larmes de joie, mais des larmes à la mémoire des âmes des morts de Tiananmen.»

Chine nouvelle: «Ceux qui connaissent Liu savent qu’il est extrême et arrogant. Il a participé à la création d’une organisation illégale, le Club des écrivains indépendants de Chine, pour former sa clique et étouffer les voix dissidentes. C’est ainsi qu’il s’est fait beaucoup d’ennemis dans les cercles d’«activistes chinois pour la démocratie» et qu’il a été poursuivi aux Etats-Unis pour détournement de fonds. C’est pourquoi beaucoup d’«activistes chinois pour la démocratie» à l’étranger ne sont pas en bons termes avec lui.»

Ai Mi rappelle le rôle de Liu Xiaobo en 1989: «Après 1989, il n’a plus jamais vraiment été libre durant les années qui conduiront à sa dernière condamnation de prison. Son nom est devenu un sujet sensible. Ses amis lui ont suggéré de faire comme Lu Xun [un célèbre écrivain du XXe siècle] et de prendre un nom de plume pour écrire ces articles sur la Chine. Il a refusé. Il a dit qu’il ne changerait jamais de nom. Ni de prénom d’ailleurs. Liu Xiaobo espère simplement qu’un jour le peuple chinois pourra s’exprimer avec force et clarté. Il refuse de quitter la Chine, il refuse de se cacher.

Après l’attribution du Nobel, Liu Xiaobo a expliqué à Liu Xia [son épouse] que ce prix était plus qu’un honneur, qu’il impliquait une plus grande responsabilité. «Liu Xiaobo, dit-elle, a encore un long chemin à parcourir. Chacun doit lutter dur pour réaliser le rêve ardent de la démocratie et de la liberté en Chine!»

Chine nouvelle: «Liu travaille pour ses employeurs. Depuis 2005, il s’est démené sans compter pour les forces occidentales anti-chinoises et a lancé l’idée de la Charte 08 en 2008. En propageant rumeurs et diffamations, cette charte nie la dictature démocratique du peuple, le socialisme et la structure de l’Etat unitaire stipulé dans la Constitution chinoise. La charte incite les gens à se mobiliser pour transformer le système politique et renverser le gouvernement. L’activisme de Liu a franchi la limite de la liberté d’expression pour entrer dans le domaine du crime.

Ai Mi: «[…] Liu Xiaobo s’inquiète du manque de consensus au sein de la population et plus encore du manque de perspective pour réaliser un tel consensus. «Une transformation pacifique nécessite une interaction pacifique entre le parti dirigeant et l’opposition. Mais je ne suis pas très optimiste sur ce point», dit-il.

[…] Ye Fu [un écrivain] et Liu Xiaobo se connaissent depuis plus de dix ans. Quand le porte-parole du Ministère [chinois] des affaires étrangères a dit que l’attribution du Nobel à Liu était un blasphème pour le prix de la paix, Ye Fu a trouvé cela désopilant: «Les dirigeants de cet Etat totalitaire et leur peuple sont en rupture. Nos dépenses pour le maintien interne de l’ordre sont équivalentes à celles pour notre action militaire externe. N’est-ce pas un quasi état de guerre? Liu Xiabo a seulement essayé de remédier à cette situation en demandant une transformation pacifique. Pas comme le 4 juin [1989], mais par une réelle harmonie.»

[…] Le Prix Nobel crée une opportunité. Ye Fu m’a dit: «Réfléchis: sans prix de la paix, qui serait l’interlocuteur [du pouvoir]? […] Désormais, le Prix Nobel confère ce rôle à Liu Xiaobo. En fait, c’est le Parti communiste qui a offert ce prix. Sans cette condamnation à onze ans de prison, nous n’en serions pas là. Le prestige du Prix Nobel de la paix permet à Liu Xiaobo de devenir cet interlocuteur parmi les dissidents. D’un point de vue historique, je pense que cet épisode aura une profonde influence.»

Chine nouvelle: «La soi-disant Charte 08 est totalement obsolète. L’essentiel a été copié de la «Charte 77» [de Vaclav Havel] . C’est totalement à l’encontre de la loi et de la Constitution chinoise. Elle plaide un déni total du leadership du parti et du pouvoir d’Etat actuel. […] Son but ultime est de renverser le pouvoir. Mettre en œuvre cette charte ferait de la Chine un vassal de l’Occident, détruirait les progrès de la société chinoise et le bien-être du peuple chinois. C’est pourquoi cette charte a été unanimement applaudie par l’Occident. En décembre 2008, Liu a été condamné à 11 ans de prison pour crime d’agitation destinée à renverser le gouvernement. Tout comme cet outil de l’Occident, Liu Xiaobo sera abandonné par le peuple chinois.»

Ai Mi: «Dans un dernier article écrit avant son emprisonnement, Liu Xiaobo notait: «Même si je vis chaque jour sous stricte surveillance, je reste optimiste sur l’avenir de la Chine. Je le suis car au contact des policiers je vois combien ce régime inhumain a mauvaise conscience.»

[…] Mo Zhixu, un ami de Liu m’a expliqué ceci: «Durant des années, nous avons pensé: ainsi va le monde, les perdants ont toujours torts. Le Prix Nobel de la paix nous dit qu’en fait il n’en va pas ainsi. Le monde doit avoir une conduite morale, être juste.» Il croit que le Prix Nobel de la paix aura un effet d’encouragement, qu’il fera boule de neige.

[…] Du fond de sa prison, Liu Xiaobo est déjà entré dans l’Histoire aux côtés de Mandela, de Havel et de Mère Teresa.»

Publicité