Opinions

Le livre politique. Et si nous étions nous aussi barbares?

Tzvetan Todorov oppose à la croisade de George Bush une approche attentive aux mobiles des autres, mais ferme.

Tzvetan Todorov. La peur des barbares - Au-delà du choc des civilisations. Laffont, 290 p.

S'il est un titre de film que Tzvetan Todorov doit détester, c'est bien Chat noir chat blanc d'Emir Kusturica. Tout blanc tout noir, bons et mauvais, nous et les Autres - le manichéisme en un mot -, voilà qui irrite cet historien et essayiste d'origine bulgare dans La peur des barbares.

A la source de cette exaspération, le mouvement d'idées lancé il y a quelques années par Samuel Huntington, dans son fameux Choc des civilisations, portrait d'un monde où, depuis la chute du mur de Berlin, ce ne seraient plus les grandes idéologies (le communisme, la démocratie libérale) qui s'affrontent, mais les grandes civilisations, les grandes religions. Manichéisme assez familier de la culture américaine au reste, tic commode de la pensée, dont le lancement de la guerre en Irak, sous-tendu par l'idée d'un «Axe du mal», est la consternante illustration.

Todorov ne nie pas la compétition entre Etats, ni les terrains de leurs nombreuses rivalités. Mais, empruntant une autre typologie, celle de Dominique Moïsi, il préfère parler ici de la peur du monde industrialisé face aux pays dits de l'«appétit» (Brésil, Inde, Chine, etc.) et au «ressentiment» d'anciens colonisés à l'endroit de l'Occident. En intellectuel précautionneux, il redéfinit, un à un, les termes galvaudés de «civilisation», de «barbarie», de «culture», avant de s'interroger sur ce vaste face-à-face planétaire, dont on voudrait nous faire croire qu'il oppose civilisation et barbarie.

La barbarie? «Elle ne comprend qu'une seule catégorie d'individus, nous dit-il: ceux qui nient l'humanité des autres.» La civilisation? c'est «la capacité de saisir la différence de l'autre» ou, comme disait Goethe, «se mettre de plain-pied avec les autres». Au reste, note-t-il, l'approche manichéenne comporte un risque majeur, celle de ne plus savoir, dans l'affrontement (contre le terrorisme, par exemple) qui est le barbare: voyez Guantanamo ou Abou Ghraib.

L'humanisme profond, mais lucide, qui parcourt cet essai se double immanquablement d'un sens des distinctions, d'un goût de la nuance, à l'opposé des jugements tranchants des croisés de la civilisation, inspirés par la peur. Il ne veut pas confondre islamisme et islam, islam et terrorisme. Il ne nie pas les identités collectives - notion contestée - mais souligne qu'elles n'ont cessé au cours de l'histoire, de s'enrichir et de se compléter. Il ne refuse pas qu'il faille parfois recourir à la guerre, mais demande - s'agissant de terrorisme - qu'on se serve de moyens plus subtils et efficaces que les chars et les bombardiers. Et s'il s'inquiète, à chaque fois, de comprendre les raisons de la colère, ce n'est pas pour les justifier.

Cette approche, qui ignore le mépris de l'autre, porte une marque d'origine: l'Europe. A la différence de l'intransigeance idéologique et puritaine des néo-conservateurs, voici le regard d'un Européen, pour qui on ne peut effacer des siècles d'histoire au cours desquels les «pays de la peur» ont dominé les actuels pays du «ressentiment». Le préalable: «Que les élites occidentales cessent de se considérer comme une incarnation du droit, de la vertu et de l'universalité; de se mettre au-dessus du jugement des autres.» Premières mesures: mettre fin aux causes les plus criantes dont l'Occident est responsable: la Palestine, l'Irak, l'Iran et l'Afghanistan.

«La voilà la vieille Europe!» dirait un Donald Rumsfeld, en ricanant. Cet attachement au pluralisme, ce souci de la négociation en lieu et place de l'affrontement, ce modèle d'«Europe tranquille» entraîne une profonde remise en cause. Il n'est pas certain, comme le souligne Hubert Védrine dans Le Figaro, que les Etats-Unis, même dubitatifs sur les choix radicaux de George Bush, soient prêts à l'assumer.

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