Il était temps de faire le point sur l'aventure étonnante que vit, depuis quatre ans, la grande démocratie brésilienne, conquise par un syndicaliste issu de la classe la plus pauvre du pays. L'ouvrage collectif que dirige ici Daniel van Eeuwen, professeur à l'Université d'Aix-en-Provence, se fixe pour objectif de dresser un portrait, sujet par sujet, de cette expérience marquante pour tout le sous-continent et, au-delà, le Sud de la planète. Un tableau en forme de triptyque: l'identité des Brésiliens; l'avancée sociale et économique; le jeu du Brésil dans le monde.

On n'aborde pas un domaine aussi vaste sans prendre immédiatement la mesure de sa complexité. C'est la première qualité de cette nouvelle étude, qui met bien en lumière les oppositions formidables du terrain: Brésil des côtes et de l'intérieur, des riches et des pauvres, du Nord et du Sud... Société à deux vitesses, société «injuste» pour reprendre la formule de l'ex-président Cardoso, elle demande qu'on tienne constamment les deux bouts de la corde. C'est le cas du métissage, moins évident qu'il paraît, dès qu'on se penche sur son histoire et qu'on prend la mesure de l'existence de courants identitaires noirs, aux constats souvent factices. C'est celui de la montée des Eglises évangéliques - pentecôtistes pour l'essentiel - prenant de revers l'Eglise catholique, attirant les couches les plus pauvres du pays et jouant un rôle de plus en plus marqué au plan politique, dans tous les partis. Sans s'identifier pour autant à leurs sœurs américaines, sauf sur le terrain de la morale.

L'ouvrage met surtout en relief le paradoxe de l'action entreprise par le chef du Parti des Travailleurs. Car si Lula conserve l'image du pauvre s'habillant en président; s'il a d'emblée voulu consacrer des moyens importants permettant l'assistance aux plus démunis et la redistribution des terres déjà entamée avant lui, son règne est surtout marqué par une politique de rigueur. Elle lui a permis de rasseoir l'économie nationale. Mais au risque d'une croissance modeste, qui le freine dans son ambition sociale. C'est bien ce qu'ont saisi les milieux syndicaux, ralliés dans l'ensemble au pouvoir, mais dont les positions peuvent être constamment battues en brèche par plus radicaux qu'eux. Le paradoxe peut aussi se lire à sa politique amazonienne: si Lula a délibérément cherché à fixer des zones à préserver, il n'a pas renoncé pour autant à développer, à équiper son agriculture, forte exportatrice de viande, qui grignote et menace les zones à protéger. Jusque dans la violence. Au point, notent les auteurs, de conduire à la «balkanisation» de la région.

Cette double ambition de l'homme s'étend immanquablement à sa politique étrangère, plus visible que jamais: ouvertement dirigée vers les pays du tiers-monde, elle maintient des relations ouvertes avec les Etats industrialisés. Elle affiche la souveraineté brésilienne face à la puissance américaine, mais se refuse à user de la provocation chère au Vénézuélien Chavez.

Daniel van Eeuwen (dir.), Le nouveau Brésil de Lula, L'Aube, 343 p.

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