Le changement climatique est désormais considéré comme un péril majeur par la communauté internationale, qui a commencé à se mettre en ordre de bataille pour tenter de le limiter. Il n'en reste pas moins très mal connu: si son existence ne fait plus de doute, si son origine humaine est reconnue, sa dynamique, elle, demeure un profond mystère. Les projections réalisées jusqu'ici laissent penser que le phénomène se développera de manière graduelle. Mais les projections manquent par nature d'imagination. Une autre hypothèse, tout aussi vraisemblable, est celle d'une évolution par à-coups. Un scénario qu'explore Points de rupture de Fred Pearce.

Plus de vingt ans d'enquête sur le réchauffement, de nombreux prix dont un titre de meilleur journaliste du Royaume-Uni pour les questions d'environnement, des contributions régulières au magazine New Scientist, des rapports pour les Nations unies, l'Unesco et la Banque mondiale, Fred Pearce est une référence dans le monde anglo-saxon. Il se décrit lui-même comme un «écologiste sceptique» et assure avoir passé beaucoup de son temps à relativiser des catastrophes annoncées. Ce qui lui aurait valu bon nombre d'inimitiés dans les milieux scientifiques. Face au changement climatique cependant, le même homme assure faire l'expérience inverse. Le phénomène lui semble non seulement solidement établi, mais le danger qu'il représente lui paraît encore sous-évalué. Notamment parce que le réchauffement est susceptible de franchir des seuils et de transformer brutalement la physionomie de la planète.

Des seuils? Son ouvrage multiplie les exemples.

Prenez la banquise, la fameuse banquise arctique en état de fonte accélérée depuis plusieurs années. Le soleil peut la frapper longtemps sans causer de dégâts majeurs. Mais lorsque son rayonnement la transperce, ce qui est désormais le cas sur d'immenses surfaces, un cap est franchi. Le pouvoir réfléchissant de l'eau étant bien moindre que celui de la glace, il se met d'un coup, d'un seul, à réchauffer bien davantage la planète.

Autre illustration du phénomène, toujours dans le Grand Nord: le sol gelé, ou permafrost, peut chauffer de plusieurs degrés sans que cela ne change quoi que ce soit au climat. Mais le jour où il passera de l'état solide à l'état liquide, il dégagera soudainement d'énormes quantités de méthane, retenues depuis des millions d'années en son sein, et bouleversera en un temps record la composition de l'atmosphère.

L'effet de seuil n'est pas l'exception mais la règle. Dans les forêts, les tourbières, le sol, les océans et même la haute atmosphère, on le retrouve partout sous une forme ou sous une autre. Avec des conséquences convergentes: émission massive de gaz à effet de serre, réchauffement accéléré, brusque montée des eaux.

Le passé, d'ailleurs, ne fait que confirmer cette réalité. L'évolution du climat a traversé de tout temps des phases de sursauts désordonnés. Le dernier exemple spectaculaire en date accompagne la sortie de la dernière période glaciaire. Si le mouvement s'est produit sur une longue période, il s'est emballé peu avant l'an 10 000. En une décennie, la température du monde s'est élevée de 5 degrés, la moitié du réchauffement global enregistré durant toute la période.

L'un des chercheurs les plus cités dans l'ouvrage, Richard Alley, de la Penn State University, compare le système climatique à «un ivrogne, généralement tranquille lorsqu'on le laisse en paix, mais imprévisible dès qu'on le provoque». Or, l'homme le harcèle. Au plus fort de la dernière glaciation, l'atmosphère contenait quelque 400 milliards de tonnes de dioxyde de carbone. Le réchauffement qui a suivi y a transféré 200 milliards de tonnes supplémentaires en provenance des océans. La révolution industrielle en a ajouté 200 milliards de plus en cent cinquante ans, portant le total à 800 milliards, une quantité inégalée depuis l'apparition d'Homo sapiens, ce qui projette notre monde dans l'inconnu.

Fred Pearce se veut prudent jusqu'au bout. Il conclut en soulignant que son livre ne présente qu'une hypothèse, que des mécanismes naturels insoupçonnés entreront peut-être en scène pour maintenir un statu quo, que le changement se fera peut-être plus graduellement que certains ne le craignent. Le problème est qu'on ne sait pas. La communauté internationale élabore des politiques en aveugle. Un certain consensus s'est dégagé pour décréter qu'un réchauffement de 2 degrés serait supportable. Cela peut être vrai si le changement est graduel. Mais cela ne veut plus rien dire s'il doit passer par des seuils dont on ignore en outre l'emplacement.

Contre le réchauffement, nous pouvons toujours espérer jouer aux échecs, avec une bonne visibilité sur le jeu de l'adversaire. Il y a de fortes chances, cependant, pour que nous soyons lancés dans une partie de poker. Avec une mise maximale.

«Points de rupture - Comment la nature nous fera payer un jour le changement climatique», de Fred Pearce, Ed. Calmann-lévy, Paris, 2008 (première publication: Eden Project Books, Londres, 2006).

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