Livre politique. La démocratie est affaiblie mais elle vit, ailleurs

Dans cette nouvelle étude, Pierre Rosanvallon s'intéresse à l'archipel des initiatives et des réflexes de la société civile, riches de contenu, inquiétantes aussi.

La démocratie s'érode, elle a perdu de son éclat, de sa magie: sur ce thème du désenchantement, cher à Marcel Gauchet, tout a été dit, ces dernières années, de la perte de confiance des citoyens dans leurs dirigeants, de l'abstention, de la passivité civique. De très nombreuses études ont déjà traité de l'activité électorale et représentative. Professeur au Collège de France, Pierre Rosanvallon, lui, aborde le sujet par une autre face. Il note que la démocratie parlementaire n'a jamais cessé d'être à la fois une promesse et un problème, partagée qu'elle est entre la légitimité des gouvernants et la défiance des citoyens.

Dans cette étude, de ton très universitaire, l'auteur se refuse aux lamentations ordinaires sur la décadence démocratique. Il s'applique à regarder de plus près ces innombrables manifestations de défiance, où les citoyens descendent dans la rue, manifestent, se mobilisent - jusqu'à la violence parfois - contre leurs élites, en marge du dispositif institutionnel ordinaire. Approche d'autant plus originale et révélatrice qu'elle opère un va-et-vient incessant entre les expériences institutionnelles du passé et le tableau, inquiétant souvent, du présent, où la société civile s'estime éloignée du pouvoir.

Dans la nébuleuse des comportements et des initiatives de ce qu'il nomme la «contre-démocratie», Rosanvallon discerne trois postures. C'est celle de la surveillance, obsession des grandes figures révolutionnaires. Et qu'incarnent les journalistes, les syndicats et, aujourd'hui, Internet et tout un archipel d'ONG, d'associations ou d'observatoires de l'action gouvernementale et parlementaire. On y ajoutera l'exigence de plus en plus forte de transparence. C'est, ensuite, la fonction d'empêchement, qui, très tôt, s'est incarnée dans les grèves du XIXe, et trouve dans le veto des grandes manifs françaises - contre le régime des retraites en 1995, contre le CPE l'été dernier - toute son efficacité. Enfin, voici le peuple-juge, apparent dans les procédures américaines du recall et de l'impeachment.

Ce décentrement de la vie démocratique - vivante, incontestablement - ne va pas sans risques. La chute du mur de Berlin, en particulier, a eu pour effet d'affadir les antagonismes idéologiques. Elle a reporté sur les acteurs eux-mêmes (plus que sur leurs programmes) l'attention des électeurs. Evolution qui alimente aussi l'esprit de refus, plus que l'adhésion aux projets. Du coup, on vise d'abord à sanctionner les sortants, plus qu'à voter pour les candidats. S'y ajoute tout un espace d'abandon et d'indifférence politique, non moins inquiétant. L'autre face de cette «impolitique», comme il la nomme, c'est le populisme, qui conspue la démocratie et ses dirigeants.

Le constat conduit à une interrogation: y aurait-il moyen d'institutionnaliser cette résistance? Pierre Rosanvallon conclut en ouvrant quelques pistes et note que le pouvoir en France a déjà pris quelques mesures pour mieux associer la société civile à ses grands projets.

Pierre Rosanvallon, La Contre-démocratie, Seuil, 322 p.

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