C'est curieux: un pays aussi imposant que l'Egypte - en dehors de l'engouement que suscite son passé monumental - est fort mal connu. Comme si un lieu de vacances et de détente culturelle ne méritait pas d'attention. Comme si ce régime n'était sérieusement menacé par aucun groupe particulier: jusqu'ici les flambées de terrorisme islamiste ont été rapidement éteintes, et le tourisme n'a pas tardé à reprendre. Ce silence autour du pays des pharaons irait plutôt de pair avec une image, favorable, de stabilité, comme le relève Sophie Pommier dans cet Egypte, l'envers du décor. «Mais c'est précisément cette stabilité qui pose problème.»

On l'aura compris: cette revue de détail - histoire et fonctionnement - se déroule sur le mode critique et inquiet de son auteur. L'ensemble de sa démonstration, ici, pourrait tenir en un mot: l'illusion. Illusion, l'ambition de cette puissance moyenne de 76 millions d'habitants, dotée d'atouts importants, revenus pétroliers et gaziers, canal de Suez par où transite une portion considérable du trafic mondial, tourisme florissant, sans parler des retours de salaires des travailleurs émigrés. Un pays qui constitue certes un pôle de stabilité et bons offices dans la région. Mais rien de comparable à ce que fut le leadership égyptien du temps de Nasser et des premières années de son successeur: malgré son brio, la diplomatie, sous Moubarak, est à ce point liée aux choix de Washington, généreux dispensateur d'aide directe, qu'elle semble feindre son importance.

Mme Pommier montre à quel point les choix du raïs actuel s'inscrivent dans la ligne tracée par son prédécesseur, Anouar el-Sadate: ouverture à l'Occident, recours à sa technologie, privatisations, vaste programme d'investissements. Le modèle socialiste qui fut celui de Nasser (et la source de sa très forte popularité) a cédé la place au capital triomphant. Là encore réside l'illusion. L'ensemble de ces choix, sous-tendus par des relations étroites avec Washington cachent des réalités bien moins glorieuses.

Non seulement le pays n'est plus le phare culturel - en matière de cinéma notamment - qu'il fut par le passé, submergé qu'il est aujourd'hui par les chaînes de télévision des pays du Golfe. Mais le régime lui-même, tenu étroitement en laisse par la «dynastie» Moubarak - le général, son épouse et, surtout, leur fils Gamal - est sans projet autre que la mise en place des réformes imposées par la Banque mondiale et le FMI. On devine les effets dévastateurs de l'abandon de tout filet social. Les dernières émeutes de la faim dans les grandes villes égyptiennes donnent un aperçu de l'état de délaissement dans lequel est plongée une part importante de la population, à la croissance démographique galopante et installée dans des métropoles dévoreuses d'espaces. Chômage et analphabétisme de grande ampleur, ici les enfants abandonnés seraient quelque 700000 et le logement largement déficient.

Que le discours islamiste et les secours distribués par les Frères musulmans reçoivent un grand écho dans ces couches défavorisées (près de 50% de pauvres) n'est pas pour étonner. Pas plus que les alternances d'ouverture et de répression violente que le système Moubarak fait subir à un courant islamiste qui se veut pourtant modéré. Aux dernières élections, où les Frères musulmans ont gagné 88 sièges à la faveur d'élections qui paraissaient libres, leur popularité est parue si menaçante au pouvoir qu'il a, à nouveau, et brutalement, sévi contre eux. Et faussé les résultats.

Sans illusions sur la capacité du pouvoir, servi par d'abondantes forces de sécurité et de renseignement, à mater résistances et oppositions, l'auteur s'interroge pourtant sur l'avenir. Le régime saura-t-il favoriser la croissance et tirer parti des effets d'entraînement que cette embellie peut avoir sur sa démocratisation? Ou continuera-t-on à réprimer, de plus en plus durement, au gré d'une dégradation possible de l'économie? Et s'il ouvrait la voie à un nouveau putsch militaire, dans une armée qui ne maque pas d'officiers sensibles aux thèses islamistes?

«Egypte - L'envers du décor», Sophie Pommier, La Découverte, 270 p.

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