Mais que sont devenues nos élites? Le mot, si français qu'il est repris à la fois par l'anglais et l'allemand, désigne une réalité que ce petit essai, vif et suggestif, peint en couleurs sombres. L'élite, en ce début de XXIe siècle, «appartient à une aristocratie condamnée». A la fois par la haine qu'elle suscite, et par ses propres fautes: son absence d'autocritique, ses faux pas, son incapacité à assumer ses devoirs.

Intellectuel séduisant, irritant parfois, Alain Minc, en tirant ce fil rouge, nous offre un autre portrait de la société française. Où le populisme en vogue, aussi bien à gauche qu'à droite, reprend l'antienne des petits, des sans-grade (voyez «la France d'en bas» chère à Raffarin). Avec pour corollaires la haine des élites; la vogue du référendum; l'attente de l'homme providentiel, charismatique, honnête, efficace, compétent...

Complice de cette évolution, le trio peuple-juges-médias joue à la noce à Thomas, en tirant à vue, avant même la fin des procédures, sur les élus, les notables, les figures de la République interpellés par la justice.

La Ve République faisait une place royale aux hauts fonctionnaires, cette élite interchangeable, établie sur ses fiefs politiques, économiques, administratifs.

Aujourd'hui, le mécanisme se dérègle. Minc en voit le signe dans le fait que les grandes écoles ne produisent plus que quelques centaines de diplômés. Il devrait y en avoir des milliers. De plus, cette même classe sent son champ d'action se réduire, dans le sillage d'un Etat grignoté de toutes parts. Partis et syndicats voient fondre leurs effectifs.

L'argent lui-même n'est plus, en 2000, le moyen d'influence des anciennes élites dominantes. L'éparpillement du savoir réduit d'autant le rôle des intellectuels. Hommes et femmes d'une spécialité, ils ont perdu la vision globale qui faisait la force de leurs aînés. Or, «sans vision globale, il n'y a plus de magistère possible».

Pourtant, Minc, qui ne manque pas de rendre visite à ses illustres aînés - Marx, Pareto, Aron, Bourdieu - ne se contente pas d'un constat attristé sur ce déclin programmé. Il discerne, dans le bouleversement qu'il traduit, l'émergence d'une autre société, «sans classes, mais inégalitaire». Violente, aveugle souvent, mais laissant une place importante à la créativité, à l'initiative personnelle. Une «hyperdémocratie», où le pouvoir, insensiblement, cède la place à la notoriété: c'est elle, estime-t-il, qui définit l'élite nouvelle et, via les médias, en assure l'influence. Le mérite seul n'y suffit plus. Plus bigarrée, plus individualiste, elle annonce peut-être une meilleure intégration. Même si une certaine France, encore engoncée dans le provincialisme et sa déférence au pouvoir, reste rebelle à cette réalité.

On ne s'étonnera pas que le libéral Minc conclue sur un acte de foi vibrant dans l'individu. Lui qui dessine une société faite de peu d'hommes providentiels, mais de «joueurs d'un nouveau style». Une authentique révolution, «qui fait peur», mais sur laquelle il a fait le pari de l'optimisme.

Alain Minc, «Le Crépuscule des petits dieux», Grasset, 136 p.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.