Amplifiée par la seconde guerre d'Irak, la divergence de fond qui oppose les Etats-Unis à l'Europe est un fait. Une Amérique se comportant en grande puissance impériale, une Europe attachée au multilatéralisme et au refus de puissance; un fossé croissant entre valeurs européennes et américaines: cette lente dérive des continents inquiète. Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Robert Schuman, lui apporte dans cet essai un éclairage captivant.

Les explications au phénomène ne manquent pas: pour les uns, le mépris américain tiendrait à la faillite de l'Europe dans la première moitié du XXe siècle, avec la montée et l'effondrement des idéologies. Elle n'a fait qu'accroître la prépondérance américaine. Pour d'autres, le souci du respect des règles et de la norme, chez les Européens, ne serait que le signe de leur faiblesse congénitale, face à la puissance affirmée de l'Amérique: on ne réclamerait la règle que parce qu'on n'a pas les moyens de s'imposer.

L'auteur, lui, propose une autre approche. Il observe que les deux entités voient se modifier leur forme politique: d'un côté, l'Europe ne cesse, depuis la guerre, de gommer les nationalismes pour forger un patriotisme constitutionnel supranational. Quand les Américains, patriotes attachés religieusement à leur Constitution, virent, eux, au nationalisme. Un nationalisme appuyé sur un messianisme démocratique. Entendez: la volonté de «vendre» le modèle US à la planète.

Quant aux effets internationaux de cette vision des choses, ils sont perceptibles depuis les années 90: Washington refuse de ratifier le traité d'interdiction totale des essais nucléaires, il rejette Kyoto et la création d'un tribunal pénal international. Et l'on ne parle pas des conditions de l'invasion de l'Irak ou des entorses grossières, à Guantanamo, au droit humanitaire. Bref: les Etats-Unis refusent toute limitation, par le droit, de leur puissance. Parallèlement, ils décrètent la primauté du droit national sur le droit international, quand l'Europe, elle, adopte la démarche inverse.

L'Europe est-elle quitte pour autant? L'auteur, qui balaie l'idée, d'inspiration française, d'un monde multipolaire et d'une «puissance européenne» pour contrebalancer celle des Etats-Unis, ne manque pas de déceler les failles de son positionnement. En particulier, la surenchère juridique et morale à laquelle se livrent volontiers les Européens peut paraître d'autant plus aisée qu'elle n'assume pas les responsabilités que donne la puissance. Quant au discours humanitaire, écologique et hostile à la raison d'Etat qui est le sien, on peut se demander s'il suffira à asseoir les moyens de la responsabilité qui devraient être ceux d'un grand ensemble tel que l'UE.

De cette dérive des continents, l'auteur conclut toutefois qu'il faut voir avant tout des «moments différents» d'une histoire commune des mues de l'Etat-nation. Laboratoire européen des formes politiques à venir, d'une part, inquiétudes américaines de l'autre quant à son unité interne: les deux partenaires ne peuvent que gagner à s'écouter.

Thierry Chopin, «L'Amérique et l'Europe - La dérive des continents?», Grasset, 128 p.

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