Sans s'en douter, nos démocraties sont peut-être déjà engagées dans une révolution silencieuse majeure - un nouveau régime, pour reprendre le sous-titre du livre - dont le New Labour de Tony Blair, les pratiques d'un Berlusconi en Italie ou le style, nouveau, de Nicolas Sarkozy en France sont les signes avant-coureurs.

Dans ce nouvel essai, Guy Hermet s'interroge sur le devenir de cette belle et longue conquête, «produit aléatoire et ambigu d'une série d'accidents historiques». Si de nombreuses démocraties, à l'Est, en Asie, en Amérique latine sont apparues depuis peu, leur nombre n'en fait pas immanquablement la substance et la profondeur. Quant à la nôtre, l'européenne, elle lui semble entrée en hibernation: «affectée par le désenchantement, assaillie par les populismes ou abandonnée à son sort par ses électeurs».

L'auteur, ancien directeur du CERI, qui a enseigné Genève (HEI) à Bruxelles et à Montréal, jette un regard inquiet sur cette évolution récente. Par un retour historique, il évoque l'aspiration constante du peuple à participer au pouvoir, de la Grèce antique aux ultimes conquêtes du suffrage universel. Mais, comme un fil rouge courant sur 2500 ans d'histoire, la méfiance des élites à l'endroit du peuple a rarement désarmé. Redoutant ses menaces sur la propriété, ses accès de fièvre révolutionnaires, son ignorance supposée ou ses erreurs de jugement. «Victoire des urnes sur la fureur populaire», le bulletin de vote donné à tous, dès 1848 en France et en Suisse, fut aussi une heureuse surprise pour les dirigeants, qui durent constater ses effets rassurants: le peuple s'avérait bien plus conservateur qu'ils ne pensaient.

Quant à la quête du bonheur, qui figure dans la Constitution américaine, elle a permis l'accès du plus grand nombre à la sécurité du lendemain. Il reste que les droits économiques et sociaux, inventés par Bismarck dès 1880, ont aussi servi à masquer les inégalités elles-mêmes, et ont sans cesse appelé à de nouvelles demandes, coûteuses. Jusqu'à drainer la moitié du PIB d'un pays comme la France depuis 1980. Mondialisation oblige, ils sont aujourd'hui démontés, morceau par morceau. Sur son versant politique, le charme de la démocratie est rompu, comme l'a si bien analysé le philosophe Marcel Gauchet. Les élus sont confrontés à l'érosion de leurs pouvoirs et à la méfiance accrue du public. Les militants se font rares. Le discours politique s'empâte dans la novlangue.

Devant ce désarroi fleurissent toutes sortes de propositions. La voie d'une citoyenneté européenne étant abandonnée, reste la démocratie participative ou l'intervention citoyenne de la société civile. Des gadgets, estime l'auteur. Ou encore le culte du sport. Mais la nouvelle recette est bien celle du populisme. Un populisme «acceptable» façon Sarkozy et Royal, jouant l'écoute des citoyens, leur donnant l'impression de la participation et «que l'on fait davantage confiance à leur intelligence et leur capacité de réflexion». Invoquant, enfin, une identité nationale perdue. Ce semi-populisme a ses variantes allemande (Schröder) et britannique (Blair). Hermet en énumère les ruses et faux-semblants.

Mais le plus inquiétant peut-être est bien la combinaison d'une pratique populiste, offrant une marge de participation au plan local, et du recours à la «gouvernance», très en vogue. Son objectif, tel que le définit un Livre vert présenté au Parlement européen, réduit la position dominante de l'Etat pour la remplacer par une relation horizontale, mobilisant les agents publics de toutes espèces et des acteurs privés. Envolé l'enchantement de la politique. Se profile un mode de conduite qui assimile la gestion des affaires publiques à celle d'une entreprise. On s'affranchit ainsi de la contrainte démocratique, tout en ne négligeant pas la consultation. C'est donc une menace sérieuse - et indolore - qui pèse sur la France, gagnée à la séduction populiste. Elle requiert du président new look un singulier talent.

«L'hiver de la démocratie, ou le nouveau régime», de Guy Hermet, Armand Colin, 216 p.

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