Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balenchie. Les guerres bâtardes. Ed. Perrin, 171 p.

C'est un peu la tarte à la crème - si l'on peut dire - de toute réflexion sur les guerres contemporaines: le conflit asymétrique, opposant le Faible, des combattants dotés de moyens rustiques au déploiement imposant des armées occidentales - le Fort. Rien de bien nouveau en somme: de ces soulèvements en chaîne à la surface du globe, de ces révoltes contre l'arrogance occidentale, on en connaît depuis le XIXe siècle. Ils signent, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les succès de la lutte anticoloniale et anti-impérialiste.

Rien de neuf, et pourtant, comme le montre cet essai signé Arnaud de la Grange et Jean Marc Balencie, les nouveaux rebelles des rues de Bagdad ou des tours de Manhattan ont fait leur aggiornamento, leur propre révolution militaire. Voyez la façon dont le Hezbollah sut résister à l'assaut des forces israéliennes à l'été 2006 au Liban: coriace, il a surpris les officiers de l'armée réputée la plus performante du monde.

Comme les commandos chiites ou sunnites, en Irak, ont désarçonné, par le harcèlement, les forces américaines.

G4G (pour guerre de la 4e génération), c'est le nouveau concept, vite récupéré par les théoriciens djihadistes. Après la masse napoléonienne, après la puissance de feu de la Grande Guerre, après l'audace et la vitesse des chars du Blitzkrieg, voici «une forme évoluée d'insurrection qui utilise tous les réseaux disponibles - politiques, économiques, sociaux et militaires - pour convaincre les décideurs adverses que leurs objectifs stratégiques sont, soit irréalisables, soit trop coûteux à atteindre, comparés au bénéfice escompté.»

Au cœur de leur essai, nos deux auteurs détaillent les traits d'une guérilla qui ne cherche plus forcément à tuer, mais bien à lasser l'adversaire. A l'user. On se sert utilement de la télévision pour agir sur les opinions. On joue sur le temps, face à une adversaire pressé. On ressurgit après la répression, on se métamorphose. Plus de hiérarchie, comme dans les fronts anticoloniaux de structure marxiste, plus de centre de gravité, plus de leader. Mais une nuée de toutes petites unités, dont certaines extrêmement spécialisées (tirs de mortier, explosifs, rapts). L'armement, tantôt rudimentaire, allie l'imagination sans cesse en éveil à des engins bricolés, dont la voiture piégée est l'emblème; tantôt perfectionné, il se résume à des outils bien déterminés (les roquettes antichar du Hezbollah au Liban).

A cette nouvelle stratégie, le Fort (pour l'appeler ainsi) se doit de développer un nouveau contre-feu. Des nouvelles armes sont développées, vite dépassées par les inventions du Faible. Savoir ne suffit plus: il faut comprendre l'adversaire: ses codes culturels, ses trajectoires, ses rivalités. Aussi l'armée américaine, aujourd'hui, mobilise-t-elle anthropologues, linguistes et géographes, réunis en «Human Terrain Teams» pour mieux cerner l'insaisissable. Et cette contre-offensive demande des chefs particulièrement compétents.

On l'aura deviné, cet «art du chaos», pratiqué en milieu urbain par des hommes extrêmement motivés, ne fait pas qu'éroder la résistance de l'Occident et lui imposer des pertes humaines et des dépenses extravagantes (680 milliards de dollars en 2008 pour les USA en Irak et en Afghanistan!). Elle sous-tend la contestation frontale de sa puissance militaire et surtout de sa légitimité. Elle nous dit que l'Ouest est de moins en moins central sur l'échiquier mondial. Pire: elle annonce une nouvelle forme de violence, «en mal de sens, affranchie de tous les codes, d'une effrayante et nouvelle radicalité».

Face au chaos annoncé, l'Occident paraît désorienté. Ne lui reste plus qu'à réinventer une nouvelle stratégie, où la force, assise sur des outils technologiques (mais pas seulement) ne devrait être utilisée qu'à bon escient. Ce qui ne le dispensera pas de rechercher, avec les pays émergents, qui retiennent déjà la leçon, une forme de cogestion du système international.

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