Opinions

Livre politique. Le généticien Axel Kahn face au choix de mourir

Suicide assisté: l'approche humaine et courageuse d'un ennemi des idées simples.

Axel Kahn. L'Ultime Liberté. Plon, 136 p.

En France comme dans tant d'autres pays occidentaux de culture catholique, le thème de l'euthanasie reste un produit hautement inflammable. Comme ailleurs, il oppose dans un combat homérique, un catholicisme défendant la vie, quel qu'en soit le prix, aux tenants du «droit à mourir dans la dignité». Et si le suicide assisté, que ces derniers appellent de leurs vœux, n'y est toujours pas autorisé, un pas important a été franchi en 2005 par le vote de la loi Leonetti, qui consacre la pratique des soins palliatifs. Les partisans du suicide assisté, dans l'Hexagone, n'en démordent pas. Militants, ils font entendre leur voix, à la faveur de plusieurs affaires puissamment médiatisées, dont celle du jeune Vincent Humbert, euthanasié par sa mère et un médecin. Impatients et agacés, ils viennent de se payer des pages entières dans les journaux pour s'en prendre au député Leonetti. Dans l'autre camp, la position officielle de l'Eglise ne varie guère.

Pas de parti pris

N'attendez pas d'Axel Kahn, médecin et chercheur en génétique, qu'il embrasse l'une ou l'autre cause. Agnostique, il refuse un discours - celui de l'Eglise catholique - «établi en dehors du sujet, c'est-à-dire en dehors du sentiment qu'il en a», comme il récuse, tout en respectant leur combat, les positions des partisans du «droit à mourir dans la dignité». C'est donc à ces derniers, et à eux surtout, qu'est adressée cette réflexion. L'auteur, ici, est trop nourri d'expériences personnelles et souvent douloureuses (dont le suicide de son père) pour ne pas marcher à pas de loup sur un terrain miné; pour ne pas voir que le sujet appelle plus de questions qu'il n'autorise d'affirmations catégoriques.

Au-delà des différentes réponses que la médecine peut apporter à un malade qui ne peut guérir - les soins palliatifs, l'acharnement thérapeutique, l'euthanasie active ou le débranchement des appareils, faute de toute autre solution - Kahn questionne une revendication centrale des partisans du suicide assisté: l'«ultime liberté» qu'a chacun de conduire son existence. D'être maître de soi - comme le prêchent les stoïciens - jusqu'à sa mort. Donc d'avoir droit au suicide, fût-il assisté. Certes, le patient dispose apparemment de son libre arbitre en réclamant la mort. Mais, note-t-il, cette demande «émane presque toujours d'une personne pour qui la vie est devenue insupportable et qui estime qu'elle n'a d'autre choix que de l'interrompre». Dit-elle toujours vrai? se demande le praticien, qui sait que dans l'immense majorité des cas, les gens qui se suicident ne perçoivent pas qu'ils pourraient faire autre chose. Songeant à son père, l'auteur ne cesse de se demander si, rencontrant une connaissance ou un membre de sa famille juste avant son geste, Jean Kahn n'aurait pas jeté un autre regard sur ce qu'il «pensait» être une impasse.

Qu'est-ce que la dignité?

Autre interrogation: celle qu'il pose au concept de «dignité», invoqué par les partisans du suicide assisté. Un mot redoutable, la dignité: il y aurait donc des gens qui meurent dans l'indignité? Et lesquels: les grands vieillards? les gens souffrant d'Alzheimer? Ou de démence? Outre que la dignité n'est pas quantifiable, on peut se demander, note-t-il, si cette requête ne viendrait pas de gens qui craignent de devenir indignes, quand c'est la société qui leur renvoie, bien souvent, cette image-là. Cette revendication pourrait bien être induite par une société foncièrement matérielle, tentée de conclure à l'inutilité économique des hommes et des femmes âgés. C'est le raisonnement que fit, en 1940-41, le régime nazi, qui passa à l'acte.

Partisan des soins palliatifs - «un moyen puissant de rétablir les conditions d'un choix et d'une véritable liberté en fin de vie» - Axel Kahn sait néanmoins qu'à chaque cas correspond une réponse adaptée, et que, parfois, elle débouche, «faute de moyens permettant de soulager la souffrance, sur la prescription de médicaments qui vont abréger la vie». Mais il s'interroge dans le même temps sur la toute-puissance du médecin et sur le fait que l'euthanasie puisse entrer dans ses attributions, dans ses devoirs même. Et de faire la distinction entre «une mort douce donnée et non plus seulement accompagnée, dans le souci du confort et de l'apaisement du mourant». Nuance essentielle. Kahn, on le voit, a choisi, tout en se gardant de condamner des confrères déterminés à changer la loi pour s'attribuer des pouvoirs élargis. Tout l'essai est traversé par cet art du doute et d'une constante réinterrogation. Crédible donc.

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