Richard Labévière et François Thual. La bataille du Grand Nord a commencé... Perrin, 238 p.

Richard Labévière est rédacteur en chef de Défense, revue de l'Institut de hautes études de défense nationale (Paris). François Thual, géopolitologue, est professeur au Collège interarmées de Défense nationale.

Mardi dernier, étouffée par une actualité plus spectaculaire, est passée une information intéressante, mais apparemment lointaine: les trois quarts des Groenlandais ont voté en faveur d'une autonomie accrue, sous parapluie danois. Le fait pourrait sembler secondaire s'il ne renvoyait à un enjeu qui l'englobe et le dépasse tout à la fois: l'avenir de l'Arctique. Une région qu'on imagine volontiers comme une immensité glacée, parcourue par de rares chasseurs et pêcheurs inuits; attirant des explorateurs emmitouflés et endurcis ou des ethnologues curieux et patients, comme Jean Malaurie venu retrouver les derniers rois de Thulé. Une île géante, peuplée de phoques et d'ours blancs, et que traversent, dans des froids intenses, les brise-glaces russes, contournant par le nord, de Mourmansk à Vladivostok, le continent eurasien.

Or, nous rappellent dans un livre remarquablement documenté qui sonne comme un réveil François Thual et Richard Labévière, le Grand Nord est tout sauf un continent endormi. Mais le lieu d'une confrontation en cours: sourde et féroce, elle mobilise déjà tous les pays riverains: Canada, Etats-Unis, Russie, Norvège, Danemark, voire Islande et, en seconde garniture, l'Europe, le Japon et la Chine. Déjà, des signes le laissaient entendre, avec les autorisations de prospection pétrolière en Alaska accordées par l'administration Bush. Accélérée par le réchauffement de la planète, la fonte des glaces donne un aperçu de l'enjeu écologique.

L'événement qui a servi d'étincelle à cette soudaine fièvre collective remonte au 2 août 2007, quand deux bathyscaphes russes ont déposé à plus de 4000 mètres de profondeur, à l'aplomb du pôle Nord, les couleurs nationales. Déchirure dans le relatif consensus juridique international, acte hautain de souveraineté, le geste, nous expliquent les auteurs, apparaît comme une révolution conceptuelle. Moscou bouscule la notion de plateau continental dans la région. Immédiatement, Canada et Danemark en tête, les autres acteurs de la région y sont allés de leurs propres revendications. Le culot a payé. Il dit l'intensité des intérêts stratégiques et économiques en jeu.

Bras de fer

Car on a affaire ici à un vrai mille-feuille et à un étonnant résumé des enjeux majeurs de la planète en ce début de XXIe siècle. En tête de liste, le sursaut de la Russie, qui ne cache plus - on vient de le voir dans le Caucase - sa crainte, maladive, de l'encerclement. De fait, les pourtours septentrionaux du Canada, le nord du Groenland et la Sibérie sont le théâtre d'un face-à-face stratégique où les Supergrands, depuis le temps de la Guerre froide, multiplient radars et stations d'écoute. Le développement d'un réseau de missiles antimissiles, côté américain (et bientôt russe) ne fait que lui donner plus d'importance encore. La zone, entre-temps, aura servi de boulevard, sous la glace, aux sous-marins, certains équipés de têtes nucléaires. L'un d'eux, le HMS Tireless, submersible d'attaque britannique, a connu, en 2007, une grave avarie.

Des accidents de ce genre - les fonds marins, au large du Groenland, retiennent une ogive nucléaire perdue par un bombardier américain en 1968 - renvoient évidemment aux risques que court l'environnement dans cette zone longtemps inviolée. Non seulement l'effet des radiations sur la population du Groenland a été mesuré, il est des plus inquiétants, mais dans leur espoir de conquête d'un nouveau Far West, rendu plus accessible par la fonte des glaces, les Etats riverains rêvent d'une nouvelle voie d'eau, d'est en ouest et ouverte toute l'année. Lourde menace, d'autant que les sondages parlent de réserves de pétrole et de gaz considérables, et de gisements de minéraux qui ne le sont pas moins. Dans la foulée, ce sont les ressources en poissons et en crustacés qui seront atteintes. Très tendance, le tourisme dans l'Arctique inquiète grandement les défenseurs de l'écosystème.

Groenland: Labévière et Thual, qui voient se profiler dans le vote de mardi dernier un «ménage à trois», à la fois américain, danois et groenlandais au Groenland, s'attendent là à une extension de fait du territoire nord-américain, permettant à Washington de contrôler l'Eurasie, le Proche et le Moyen-Orient.

Devant tant de volontés, diverses, de puissance, nos auteurs appellent à un pari collectif, un pari européen, fait de partage négocié et de souci de régulation, et mariant gouvernance équitable et développement durable.

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