«Le Hezbollah, état des lieux». sous la direction de Sabrina Mervin. Sindbad, 331 p.

Acteur majeur du Liban des années 2000 - surtout depuis sa victoire sur l'armée israélienne en 2006 -, le Hezbollah nourrit autant de craintes ou d'idées préconçues qu'il se dérobe lui-même à l'observation. Surtout depuis que ses troupes ont mis au défi la puissante armée israélienne. Et qu'il a fait la démonstration de son sérieux, de son endurance, de sa compétence militaire et de son absence de corruption. De sa capacité de mobilisation et de mise en scène.

Mais il s'est aussi atomisé depuis ce succès spectaculaire auquel des millions de musulmans au Proche-Orient et de toute appartenance se sont identifiés. Est-ce un parti? un fait social? une société de résistance, comme le Hezbollah le dit lui-même? C'est tout cela à la fois, note Sabrina Mervin, chargée de recherches au CNRS, qui a dirigé cet ouvrage collectif, où une poignée d'universitaires se sont attelés à cerner l'indiscernable.

Cette investigation s'apparente ainsi à une photographie, aussi précise qu'il se peut, de ce que le mouvement laisse percevoir de lui-même. Une photo ou, plus exactement, une addition de calques qui, superposés, laisse apparaître un visage.

Pas de complexité sans nuances: au fil des pages, le Hezbollah se dérobe, là encore, à l'image toute faite qu'on aurait de lui. Ainsi de sa relation avec Téhéran: étroite - en raison des liens familiaux anciens qui unissent des chiites libanais à leurs coreligionnaires iraniens -, elle se renforce encore à la venue au pouvoir de Khomeiny, au point de se transformer en quasi-sujétion. Jusqu'au moment où, après les accords de Taïf, rejetés par l'Iran, le Hezbollah décide finalement d'y souscrire pour pouvoir intégrer la vie politique libanaise. Il se dit aujourd'hui de plus en plus indépendant de Téhéran. Même si la guerre de 2006 a pu renforcer des liens entre eux, autour de la reconstruction.

Quant à la Syrie, on la voit jouer pendant des années la division entre mouvements chiites, Amal (pro-syrien) et Hezbollah (pro-OLP), dont elle réduit ainsi la liberté. Dès 1987, elle contribuera même à des affrontements sanglants entre eux, qui ne cesseront qu'en 1990. Taïf signe alors la tutelle de Damas sur les chiites libanais. Mais tout en prenant ses distances, par phases, avec la Syrie, le Hezbollah, relève notre étude, a besoin d'elle pour contrecarrer les pressions internationales, mais «risque de brouiller l'image démocratique et transconfessionnelle qu'il s'est donnée de lui-même.»

Avec les années, le mouvement n'a cessé de promouvoir son image sociale: il apparaît comme le parti des gueux, des délaissés, et compte à son actif un réseau impressionnant d'institutions caritatives, d'hôpitaux, d'écoles, de banques de microcrédit. Palliant par là les carences de l'Etat, pourtant plus généreux qu'il ne paraît. Mobilisant par ce biais - par l'école en particulier - ses propres forces politiques, au point de faire émerger une «société de résistance», une contre-société, concurrençant l'Etat dans son rôle protecteur des citoyens. Mais il n'est pas seul, malgré les apparences: chaque confession, au Liban, maintient des poches d'action sociale, qui nourrissent le clientélisme, la reconnaissance des bénéficiaires en termes de santé, d'emploi ou d'écoles.

Ces nuances, ces bémols, on les retrouve tout au long d'une investigation qui porte sur des thèmes aussi variés que la place de la religion au Hezbollah, le tourisme, le scoutisme, les chants de la Résistance ou le merveilleux dans les récits de la guerre de 2006... Précieuse, par son sérieux et sa finesse, cette recherche laisse pourtant le lecteur sur sa faim, qui attendrait qu'on value l'étendue des liens qui unissent ce puissant mouvement à Damas et Téhéran. Liens militaires, liens économiques, qui pèsent, à la mesure de leur importance, sur la ligne politique du Hezbollah au plan intérieur, sans qu'on sache toujours s'il agit en son nom propre ou pour une cause extérieure à l'Etat libanais.

Il est vrai que la dissimulation, moyen d'autodéfense d'une secte longtemps persécutée, appartient, historiquement, au comportement des chiites.

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