L'Allemagne est-elle condamnée à ne jamais trouver le chemin de la normalité? A cette question, sans cesse reprise depuis la fin de la guerre, le correspondant à Paris de la Süddeutsche Zeitung tente moins de répondre que de nous éclairer, en soulignant le rôle joué par la petite bourgeoisie dans l'histoire de ce grand pays.

Johannes Willms ne nie pas l'immense effort consenti par la République fédérale pour conjurer les démons du passé - cette Vergangenheitsbewältigung, conquise avec courage par le biais de la dénazification, de la relecture assidue de l'histoire et des institutions très démocratiques. Mais il observe qu'en République démocratique allemande (RDA), où on n'avait pas fait cet effort, la mentalité petite-bourgeoise est restée particulièrement forte. Elle se manifeste par la manie de la réglementation, le refus de l'étranger, le sentiment sempiternel d'être désavantagé.

Plus graves sont les ratonnades et les incendies infligés aux émigrés. Car le thème de la surpopulation y est très évocateur, surtout dans une population inquiète de l'ouverture manifestée à l'Ouest. Un Est où l'emploi favori du terme Volk (préféré à Nation) est porteur de valeurs rassurantes. Entendez: le nid douillet (et étouffant) du peuple en qui on se reconnaît contre l'air libre de la société civile. Le rejet de l'étranger opposé à une cohabitation tolérante.

Cette mentalité, que le régime nazi flatta jusqu'à la folie, dépasse, et de loin, l'épisode national-socialiste. Willms montre qu'elle est consubstantielle à l'histoire allemande depuis la fin du Moyen Age, dans un pays alors traversé par les contrecoups de la Réforme et la violence inouïe de la guerre de Trente Ans.

Dans cet empire apaisé, mais extrêmement cloisonné prévalut, depuis, un régime économique et social dominé par la réglementation, les corporations et une fiscalité particulière. Le tout ayant pour fonction la stabilité sociale. A l'abri de leurs murailles, une nuée de petites villes abritèrent un état d'esprit singulier, fier de ses privilèges et de ses libertés; limitant, jusqu'à l'excès, les règles d'accession à la bourgeoisie. Et cultivant les valeurs d'ordre et d'ardeur au travail.

Eprouvée par la montée de l'unité allemande et la révolution industrielle, cette classe finit par se ranger, avec les fonctionnaires et les retraités, à l'Empire bismarckien. Mais son insatisfaction sécréta à son tour pessimisme culturel, antisémitisme et refus de la société et de l'économie libérale. Un mélange confus, porteur du rêve d'une Allemagne mythique où aurait régné la fameuse Gemütlichkeit, confort et intimité réunis.

On voit l'usage que, dès les années vingt, le nazisme allait pouvoir faire de ces aspirations, dans une population humiliée par la défaite et épuisée par la crise. L'auteur le montre avec talent. Mais il souligne également que la République fédérale n'a pas entièrement renoncé à cajoler cette classe-là.

Pour preuves les bienfaits de l'Etat providence, une dénazification inachevée et le maintien de structures quasi corporatistes. Guérie, la «maladie allemande»? Willms n'en est pas sûr.

Johannes Willms, «La Maladie allemande», Gallimard, 183 p.

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