Opinions

Livre politique. L'oligarchie Poutine

Le gouvernement russe ne gère pas l'économie de manière optimale et n'est pas aussi fort qu'on pourrait le croire.

Marie Mendras. «Russie, l'envers du pouvoir». Odile Jacob, 316 p.

Il est de bon ton, dans les salons et les antichambres de ministères, de s'éblouir à la fois des performances de l'économie russe sous le règne de Vladimir Poutine et de l'ordre qui semble régner dans le pays. L'ordre règne aussi à Grozny, les conditions de vie des Russes se sont nettement améliorées à la faveur des revenus du pétrole et d'une loi fiscale efficace. Et nos experts en chambre de conclure: la Russie a retrouvé un Etat fort. Elle a recouvré - et les Russes en sont reconnaissants à leur leader - une large part de son statut international, ruiné par l'éclatement de l'URSS et les errements qui ont suivi. Au prix, il est vrai, d'une brutalité qui, dans le Caucase, s'est manifestée - comme un mal nécessaire - en Tchétchénie et au travers des événements de Géorgie l'été dernier.

Dans Russie, l'envers du pouvoir, Marie Mendras, professeur à la London School of Economics, s'est mis en tête de contester cette version lénifiante, et donc superficielle, d'une réalité habitée par le paradoxe: entre percée économique et répression; entre affaiblissement des institutions politiques et montée en force de l'autoritarisme et des oligarchies; entre bouffées d'anti-occidentalisme et désirs chroniques de rapprochement avec l'Ouest.

Car il est bien là le paradoxe central mis en lumière par l'auteur: ce pays où un ancien officier du FSB, Poutine, concentre tous les pouvoirs entre ses mains est en même temps un Etat faible. «Le tsar règne mais ne gouverne pas»: la formule, célèbre, dit bien les analogies historiques d'une situation dont cette étude explore très utilement les sources. Mais c'est dans le contraste entre l'ère Eltsine et l'ère Poutine que se lit le mieux la nature profonde du régime actuel. Souvenons-nous: la formidable percée que représente la perestroïka de Gorbatchev (bientôt remplacé par Boris Eltsine) aura aussi été pour le peuple russe un moment de liberté retrouvée, de débats, d'espoir de grand changement. Mais un ébranlement tel qu'il entraînera la perte, en 1991, de 14 républiques et la chute du communisme. Une humiliation que les Russes ne pardonneront pas à «Gorby».

Eltsine, premier président russe élu, prolongera, un temps, cette espérance. Celle d'une vaste réforme, ouvrant le pays vers des élections libres, à l'Etat de droit, à l'économie de marché et à l'Europe, à laquelle la Russie songe à ressembler. Mal encadrée, l'aventure tournera mal: à l'accaparement des richesses par une camarilla proche du pouvoir, au krach de 1998 et à une guerre improvisée en Tchétchénie. Institutionnellement, le régime se sera illustré par le flou, par le contournement incessant des règles et de la loi par l'administration et les acteurs économiques pour continuer de faire fonctionner la machine. Etonnante performance, mais qui ira de pair avec une lente dégradation des institutions politiques.

Enfin Poutine vint... Un homme déterminé à enterrer le régime, et à manifester son autorité et sa puissance dans une nouvelle guerre en Tchétchénie. Une guerre d'une extrême violence: «Sans elle, note Mme Mendras, la succession de Boris Eltsine n'était pas assurée.» Le cœur de la démonstration, il est là: d'une part, «le jeune loup, dur et sans charisme» se sert de la Tchétchénie pour mobiliser les Russes en leur faisant entendre que le pays est menacé par des forces extérieures. La propagande anti-occidentale atteint alors des sommets. De l'autre, et avec la même détermination, il réduit tous ceux qui pourraient lui faire de l'ombre: les oligarques enrichis (avec l'affaire Yukos). La justice, aux ordres dès que le politique est concerné. Les gouverneurs des régions et républiques, qui ne sont plus élus mais nommés. Les médias, largement sous contrôle. S'ils veulent exister et agir, les membres de l'élite sont donc réduits, dans ce contexte, à une loyauté sans faille à leur maître.

Marie Mendras détaille une à une les étapes de cette déconstruction institutionnelle et montre que la concentration extrême du pouvoir ne garantit pas sa force. Le «nouveau tsar», en réduisant la Douma et les parlements locaux au rôle de figurants, a détruit la res publica et toute initiative citoyenne: les électeurs, lucides et résignés, votent Poutine tout en méprisant leurs députés. Maître de l'essentiel des ressources industrielles et minières, le pouvoir central ne gère pas toujours aussi bien qu'on pourrait le croire ces puissantes entreprises aux mains de ses amis: la crise mondiale actuelle fait bien apparaître les fragilités d'une économie par trop dépendante des matières premières. Le plus sûr produit de ce régime oligarchique - car c'en est un, et durable - est la corruption, indissociablement liée à la nature des rapports entretenus par les acteurs d'une élite asservie à son maître. Enfin, que dire d'une propagande contre l'Autre (les USA, l'OTAN, les voisins immédiats), qui bâtit tout autour du pays des murailles, quand la Russie a justement besoin des autres? Et notre auteur de craindre qu'à l'avenir l'écart croissant entre politique et économie, dans ce système, ne finisse par le déstabiliser.

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