Les néo-conservateurs américains, qui pensaient, il y a dix ans, à une nouvelle phase hégémonique de la superpuissance américaine - un siècle! - peuvent déchanter: «Le moment unipolaire qu'ont connu les Etats-Unis après l'effondrement du mur de Berlin et la guerre du Golfe prend fin.» C'est une des conclusions de L'Epaisseur du monde, le dernier ouvrage de François Heisbourg. Le président de l'Institut international d'études stratégiques de Londres et du Centre de politique de sécurité de Genève s'y interroge sur les risques qui nous attendent, dans les décennies qui viennent. On lui saura gré de son refus du simplisme et de son attention à la complexité croissante du paysage international: l'un comme l'autre donnent à sa réflexion style et contenu.

La Guerre froide nous avait accoutumés au duel Est-Ouest. Lui succède aujourd'hui un monde «épais», comme dit l'auteur: dominé par la mondialisation, mais aussi traversé de quantité de forces non étatiques - les grands courants religieux, l'hyperterrorisme, les défis écologiques, la prolifération nucléaire - qui le rendent plus dangereux et perturbent toute gouvernance globale du monde.

Heisbourg ne suit pas un Emmanuel Todd dans son approche «décliniste» des Etats-Unis, dont la puissance reste à un niveau élevé et très constant. Mais il est bien obligé de constater que le siècle qui s'annonce sera celui de la montée en force de l'Asie, qui gommera la primauté américaine. Il voit que la Chine s'apprête à rivaliser avec les Etats-Unis, trop vite classés d'hyperpuissance.

Hégémonique, alors, l'Empire du Milieu? Rien n'est moins sûr, en raison même de la multiplicité des facteurs qui rendent «difficile l'exercice de quelque hégémonie que ce soit». Heisbourg ne nie pas l'impressionnante progression économique, commerciale, militaire de la République populaire, superpuissance en 2020, selon lui. Mais il cerne bien, dans le même temps, les limites de cette montée fulgurante. Elles sont autant culturelles que politiques: l'ambiguïté foncière d'un régime tout à la fois marxiste et capitaliste, confronté à de formidables défis intérieurs. La Chine pourrait bien demeurer cet Empire du Milieu qu'elle fut dans l'histoire: «Un grand empire autocentré», singularisé par sa langue.

De même si l'auteur juge probable l'avènement d'une autre guerre froide, entre les Etats-Unis et une Chine même convertie à la démocratie, il constate aussi que la puissance américaine aura eu un effet plutôt apaisant dans cette zone: en maintenant la sécurité, en modérant les poussées nationalistes locales - autour de Taïwan, de la Corée, du Japon - elle n'a pu que favoriser l'émergence de leurs économies. Voilà qui pourrait tout aussi bien conduire à une forme de cogestion régionale avec Pékin.

Il n'exclut pas non plus la suprématie économique de l'Asie dans les décennies qui s'annoncent, mais note dans le même temps que ces Etats ne partagent ni valeurs, ni intérêts communs, ni idéologie. Surtout, ces riches cultures n'ont pas la puissante cohérence du modèle occidental, son attractivité, sa maîtrise de tous les outils, étonnamment souples, qui répondent aux défis innombrables du temps.

Bref, Heisbourg croit «l'hégémonie improbable», une situation qui appelle une forme d'accord global. Mais il sait aussi «l'anarchie possible». Un «monde sans maître», dit-il, où nous guettent des périls inquiétants - surtout au Moyen-Orient - et où les dérapages sont toujours imaginables, les défis énormes (climat, environnement, population, misère).

Pourtant, le politologue ne se décourage pas: sans trop espérer une réforme des Nations unies, il est confiant dans l'action de ses nombreuses agences spécialisées, comme il croit au pouvoir incontournable des Etats. Quant à l'Europe, apparemment sur le retrait et éprouvée par la mondialisation, il la voit dotée de solides atouts: son acceptabilité par de très nombreux acteurs, une étonnante souplesse face à l'épaisseur du monde, la vitalité née de l'immigration et sa capacité de se réformer.

De quoi gérer une réalité que l'auteur désigne d'un mot: «gluante».

«L'épaisseur du monde», François Heisbourg, Stock, 233 p.

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