Ils furent les prédécesseurs de Nicolas Bouvier ou de Mike Horn. Des routards en soutane, mandatés par la Société des missions étrangères de Paris pour aller évangéliser l'Extrême Orient, de 1660 à l'aube du XXe siècle.

De Marseille au Japon en passant par la Perse, le Siam, le Tonkin, la Cochinchine, la Chine, le Bouthan, jusqu'au Tibet interdit, ils ont sillonné l'Asie dans des conditions souvent extrêmes. «J'avais à remonter le Brahmapoutre qui était débordé comme une mer en fureur, raconte en 1837, Nicolas Krick, en route vers le Tibet. Dégorgeant des Himalayas, il amenait contre mon petit canot, dans ses flots boueux arbres séculaires avec branches et racines, huttes, jungles et des îlots entiers qu'il avait ruinés... Mes bateliers... se sauvèrent préférant les dents de l'hyène à une noyade dans le Brahmapoutre.»

Ce sont les récits circonstanciés de ces hommes, leurs carnets de route, correspondances, écrits ou documents - pour la plupart inédits - que le journaliste Gilles Van Grasdorff a réunis et fléchés par de courtes introductions. Cela donne un ouvrage de quelque mille pages, illustré de croquis et de photos d'époque, qui retracent, en zigzag, une épopée missionnaire de plus de deux siècles. Avec en toile de fond l'histoire de l'Asie aux prises avec ses accès de fièvre, ses mutations, mais aussi ses permanences. A commencer par l'éternel conflit entre le Tibet et la Chine, le nationalisme japonais, les hiérarchies sociales ou encore la piraterie.

Chichement sponsorisés par le Vatican, les missionnaires désargentés voyagent comme ils peuvent. A bord de vaisseaux ou de pirogues, à pied, à cheval, à dos d'éléphants ou sur des chars à bœufs. Ils bravent le désert, la jungle, la faim, le froid, la chaleur ou la mousson. Chacune de leurs expéditions est jalonnée d'aventures et de mésaventures que seule une foi inébranlable peut faire surmonter.

Plusieurs d'entre eux, ne résisteront pas aux maladies, à l'épuisement ou encore aux persécutions. D'autres poursuivront jusqu'au bout, suivant à la lettre les instructions qui leur ont été données: «Ne mettez point de zèle, n'avancez aucun argument pour contraindre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs mœurs.» Aux missionnaires de s'adapter. Ils sont censés apporter la foi, pas les coutumes occidentales. Ce d'autant qu'en Asie, les Européens ne sont généralement pas les bienvenus. Ils doivent se cacher, se déplacer clandestinement ruser pour amadouer leurs hôtes, quand ils ne se font pas voler. Donc ils s'adaptent. Ils négocient, soignent, cohabitent avec les autochtones, apprennent leurs dialectes. Certains se lancent même dans l'apprentissage du Pâli, la langue sacrée du Bouddhisme. D'autres s'attelleront à traduire la Bible, tandis que certaines missions installent peu à peu leur propre imprimerie.

Au cours de leurs voyages, les prélats se font tour à tour, linguistes, géographes, anthropologues, naturalistes... et chroniqueurs. Ils étudient la faune, la flore, les plantes dénonçant déjà les ravages de l'opium au Siam et la culture du pavot dont les Chinois ont le monopole. Ils décrivent, sans trop de commentaires, les traditions et les croyances des tribus qu'ils rencontrent, au royaume d'Annam (Cochinchine) au Bhoutan, dans l'Assam indien. L'éducation des enfants, les comportements sociaux, la condition féminine, rien n'échappe à leur curiosité: «Toute femme (coréenne) qui n'est pas sous la puissance de son mari ou de ses parents est comme un animal sans maître, la propriété du premier occupant... relève, non sans indignation, l'évêque Charles Dallet, qui sera décapité en 1866 à Syou-yeng (Corée).

Cette année, la Société des missions étrangères de Paris fête le 350e anniversaire de sa création. Depuis le XVIIe siècle elle a envoyé en Extrême-Orient près de 4500 prêtres. Aujourd'hui ils sont moins de 380 qui poursuivent leurs activités au service de l'Eglise. Mission impossible dans une Asie toujours aussi peu perméable au christianisme? Sylvie Cohen

Gilles Van Grasdorff, A la découverte de l'Asie avec les missions étrangères, Editions Omnibus, 983p.

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