«Si la leçon globale du XXe siècle ne sert pas de vaccin, l'immense ouragan pourrait bien se renouveler dans sa totalité»: cette seule citation d'Alexandre Soljenitsyne pourrait servir d'exergue au riche essai que Thérèse Delpech, philosophe et politologue, consacre au siècle qui s'annonce. Angoissant avertissement que l'énumération de tout ce qui nous menace si l'on n'y prend pas garde. Nous sortons d'un siècle de sauvagerie sans précédent - guerres d'une violence extrême de par les avancées de la technologie, génocides, révolutions, déportations, jusqu'aux scènes d'anthropophagie que nous révèle la Révolution culturelle chinoise. Mais qui nous assure que le scénario ne se poursuivra pas?

Si la mémoire de ce passé peut nous servir de rempart, il est vrai aussi que l'histoire elle-même ne cesse de jouer l'imprévu à des hommes désemparés. Et si les signes de changements majeurs existent bel et bien, ils passent souvent inaperçus.

Thérèse Delpech le montre en faisant un retour en arrière de cent ans; non seulement elle désigne les grands bouleversements stratégiques qui se profilent en 1905: une première révolution russe, la montée en puissance du Japon dans sa guerre avec la Russie, la bascule russe de l'Orient vers les Balkans, où éclatera la Grande Guerre. Mais encore trois événements décisifs pour la modernité: la théorie de la relativité, les Fauves au Salon d'Automne et les trois essais de Freud sur la sexualité. Quelle année! Que de signes de métamorphose et de menaces, surtout, qui conduiront l'Europe à une forme d'apocalypse! Quelques hommes - Ivan Bloch, Léon Bloy, Paul Valéry - l'ont pressenti.

Retour au présent. Thérèse Delpech n'est pas du genre à croire à la vertu de l'économie pour prévenir les cassures de l'histoire. Elle perçoit, dans le terrorisme islamiste, un danger d'autant plus inquiétant qu'un autre 11 septembre est encore possible en Europe et que l'engagement des combattants de la Foi est appelé à durer.

Volonté de modifier les rapports de force que relaient de grandes puissances émergentes: la Chine et l'Inde sont saisies d'une ambition et, pour Pékin, d'un désir de revanche sur l'histoire, qu'une réforme du Conseil de sécurité ne suffira pas à calmer. Signe aussi que le centre de gravité de la planète se déplace d'Europe vers l'Asie, l'Extrême-Orient en particulier. Ici, la Chine continentale (comme l'ex-Yougoslavie il y a peu) a troqué les habits du communisme pour ceux d'un nationalisme proprement inquiétant.

Toute la zone, du même coup, est appelée à devenir, autour de l'avenir de la Corée et de Taïwan, le lieu d'une crise majeure qui peut fort bien déboucher sur une guerre internationale à laquelle les Etats-Unis seront immanquablement mêlés. Pékin, d'ici à vingt ans, sera d'ailleurs susceptible de se mesurer avec la superpuissance américaine. Enfin, comment ne pas imaginer - on y est déjà, en quelque sorte - que les deux zones les plus incandescentes, le Proche et l'Extrême-Orient, ne soient aussi le théâtre d'une prolifération nucléaire d'autant plus menaçante qu'elle est imprévisible et mal équilibrée? Comment vont se solder les volte-face nucléaires de l'Iran et de la Corée du Nord, et quelles réactions ne vont-elles pas susciter à leur tour dans leurs régions respectives?

Sur ce décor, un leitmotiv court tout au long des pages de L'Ensauvagement: c'est l'inconsistance de l'Europe. Patiente, elle s'est progressivement reconstruite en zone de paix après 1945. Mais aujourd'hui, tout se passe comme si le Vieux Continent, comme absent, feignait de ne pas voir les nuages qui s'amoncellent.

Moins démunie qu'il n'y paraît, mais avant tout soucieuse de cajoler les gouvernements en place, l'Europe fait mine d'ignorer des situations graves (Tchétchénie, Taïwan, Corée du Nord) où ce qu'elle sait du passé devrait lui interdire de se taire. Mais «elle n'a rien à dire», note l'auteur, et n'est pas certaine d'échapper à l'horreur dont elle est l'opulente rescapée.

Rude et utile constat.

Thérèse Delpech, «L'Ensauvagement - Le retour de la barbarie au XXIe siècle», Grasset, 366 p.

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