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Livre politique. Olivier Roy, l'observateur des religions nomades

Dans un nouvel essai, l'islamologue français montre que c'est moins le fait religieux lui-même que son ignorance qui pousse vers le fanatisme, le sectarisme et la violence.

Décidément, il est bien malmené par les experts, Samuel Huntington, lui qui s'était taillé un beau succès en prophétisant un choc planétaire entre cultures drapées dans leurs vêtements religieux*. Dernier contestataire en date, Olivier Roy, islamologue et observateur attentif des pratiques chrétiennes, tant réformées que catholiques.

Dans un nouvel essai, La Sainte Ignorance, Roy constate en effet que le militantisme religieux, en ce début de XXIe siècle, loin de «coller» à telle ou telle culture, l'arabe, l'iranienne, l'européenne, l'américaine, tend à se détacher, de plus en plus, du socle culturel sur lequel il était fixé. Les exemples abondent: ce sont ces Brésiliens catholiques qui se jettent par dizaines de milliers chaque année dans les bras du pentecôtisme. Ou ces conversions nombreuses de musulmans au christianisme. Ou le succès des sectes évangéliques protestantes en Espagne et en Italie. On peut allonger la liste. Elle tend à indiquer que les appartenances religieuses se nomadisent.

La mondialisation aidant, ces appartenances s'adaptent à un vaste marché, où l'on vient choisir, comme aux rayons d'un supermarché, le modèle qui convient le mieux au goût du consommateur.

Corollaire du phénomène: la recherche d'une aventure spirituelle va de pair avec un refus de l'engagement. Les jeunes chrétiens qui se pressent aux Rencontres mondiales de la Jeunesse, comme ceux qui se précipitent aux grands rassemblements des Frères de Taizé n'aident en rien à répondre à la crise, grave, des vocations dans les Eglises.

Pourquoi alors la «sainte ignorance»? L'auteur montre comment ce descellement culturel génère le fondamentalisme religieux. Souvent, les immigrés perdent en route pratiques et usages familiaux quand ils partent en quête d'un emploi en Europe ou aux Etats-Unis. Certains sont donc amenés à rechercher une religion «pure», détachée de toute culture profane, volontiers ressentie comme «païenne», et qui les assiège, disent-ils.

Islam salafiste et sectes évangéliques, relève notre auteur, fonctionnent de manière comparable. Ils délaissent même le savoir théologique pour prôner la seule foi, la foi «vécue». Chez les uns comme chez les autres, la lecture littérale des textes sacrés borne l'horizon qu'une réelle culture religieuse - celle que la tradition, ou l'examen patient et séculaire des exégètes - aurait pour effet d'élargir.

Ce dépouillement culturel n'est pas sans risques. L'intransigeance dont il s'accompagne rend la vie communautaire souvent intenable, faute de l'oxygène qu'offre justement une certaine culture. D'excellentes pages sont ainsi consacrées aux marges nécessaires - jusqu'aux excès, au blasphème parfois - pour qu'une société puisse perdurer: «Elle doit accepter et non réduire ses marges, ses déviances, ses altérités - de la maison close au carnaval, de l'homosexualité à l'usage de drogue ou d'alcool.»

La déculturation du religieux (et non le choc des cultures, comme le voudrait Huntington) est encore source de violence. C'est ce que semblent avoir compris un certain nombre de dirigeants musulmans, après les attentats du 11 septembre 2001, en prenant des initiatives, comme à Dubaï, pour promouvoir le développement de la culture et du savoir. Vaste programme, qui risque d'être ramené au domaine scientifique ou technologique, car en pays arabe, l'usage écrit de la langue littéraire est ficelé par les interdits des censeurs d'Al-Azhar. L'érudition et le bel appareil de références d'Olivier Roy nous font entrer dans l'infinie complexité du rapport entre marqueurs religieux et marqueurs culturels. Entre autres exemples, il cite celui des syriaques: en Turquie, ces orthodoxes parlent une langue néo-araméenne, et se disent ni Turcs ni Kurdes. Mais au Moyen-Orient, ailleurs encore, on les voit s'arabiser linguistiquement et culturellement. Le lien entre marqueurs religieux et culturel, chez eux, devient alors si distendu que certains n'hésitent pas, par intermariage à se convertir au protestantisme ou au catholicisme.

Reste que, pour tous les mouvements religieux se pose aujourd'hui un problème central: comment gérer la transmission, «qui n'est plus assurée par l'évidence sociale et culturelle du fait religieux»? La remarque est vraie pour nos Eglises. Elle l'est plus encore pour les nouveaux convertis, pour les born again. Comme elle l'est pour les activistes musulmans, salafistes ou autres.

Olivier Roy, La Sainte Ignorance - le temps de la religion sans culture, Seuil, 275 p.

* Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 2000

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