Opinions

Livre politique. Comment on détricote les principes fondamentaux des droits de l'homme

Les démocraties sont perdantes au Conseil des droits de l'homme à l'ONU. Malka Marcovich propose de créer une autre organisation.

Malka Marcovich. Les Nations désunies. Comment l'ONU enterre les droits de l'homme. Jacob-Duvernet, 180 p.

«Faut-il rire ou pleurer?» se demande la philosophe Elisabeth de Fontenay, en exergue de cet essai sur les droits de l'homme à l'ONU. Tant le spectacle que dévoile son auteur, l'historienne Malka Marcovich, tient à la fois du tragique et de la bouffonnerie. Tant les idéaux proclamés il y a cinquante ans à New York ont été détournés de leur ambition initiale. Désarticulés et déformés pour convenir à des régimes autoritaires ou dictatoriaux, majoritaires sur la planète, qui refusent tout regard extérieur, sinon lénifiant et encadré, sur les droits de l'homme dans leur pré carré. Réduisant la démocratie au seul exercice du suffrage. Donnant à la religion (entendez l'islam) un statut d'intouchable, dont la presse et les médias, demain, pourraient bien faire les frais. Trouvant des arguties pour relativiser et la prostitution et l'esclavage. Les femmes? Largement oubliées. Bref: l'héritage des Lumières est bien abîmé et notre auteur le démontre en nous entraînant dans le maquis des procédures onusiennes, dont la complexité - les journalistes du Palais des Nations le savent bien - décourage les mieux intentionnés.

Cette dérive a son histoire, bien sûr. Elle est d'abord dans l'oubli, grave, d'une vraie définition de la démocratie dans la Déclaration universelle adoptée en 1948. Du beau nom d'une formule inventée à Athènes et perfectionnée dès la fin du XVIIIe siècle, on a donc aujourd'hui plusieurs versions accommodantes - voyez la Russie de Poutine. La démocratie se conjugue au pluriel. Moyen utile de se dispenser au besoin de l'état de droit et surtout de la liberté de conscience.

Simultanément, l'ethnologie a fait son œuvre et au travers des travaux de Claude Lévi-Strauss s'est imposée la vogue des cultures contre la culture. Une allée royale pour tous ceux qui, au nom d'usages locaux ou de préceptes religieux, s'en prennent aux grands principes de 1948 comme autant de recettes imposées par les «puissances impérialistes».

Mais la dérive a aussi ses péripéties récentes: c'est la conférence de Durban (2001), houleuse, déchaînée contre Israël et le sionisme. Quant à l'attentat du 11 septembre, sur lequel l'ONU s'est tu, il aura été le point le départ d'une vaste opération de propagande des pays musulmans, dénonçant, au nom de l'«islamophobie», la campagne de «haine» contre la religion du Prophète.

L'essai décrit enfin la naissance au forceps, en 2006, du Conseil de droits de l'homme. Le conseil soulevait de réels espoirs. Il n'a fait que précipiter la dérive. Par sa composition, où l'on compte nombre d'Etats autoritaires, dont Cuba, l'Iran, la Libye et une pluie d'Etats musulmans, et par sa démarche. «Machine à broyer l'universel», comme dit l'auteur, il ne s'est pas seulement signalé par son mutisme sur des cas révoltants (la Birmanie), mais il fait ce qu'il faut pour rendre impossible, en pratique, toute dénonciation des violations des droits de l'homme, sauf en Palestine. L'étude montre comment, modifiées, les procédures servent la cause. Elles permettent de multiplier les condamnations d'Israël. Elles ouvrent la voie à la prééminence du religieux sur les libertés individuelles. Avec en ligne d'horizon, l'inquiétante interdiction du blasphème, programmée par l'Organisation de la conférence islamique.

On y ajoutera la création, proposée par le président iranien Khatami, d'un nouveau (et riche) gadget conceptuel: l'Alliance des civilisations. Ce singulier panel de «membres de haut niveau», où cohabitent ecclésiastiques des trois religions, militants et leaders politiques (dont Hubert Védrine), se veut une réponse au choc des civilisations de l'Américain Huntington. «On ne peut ignorer la charge symbolique que peut prendre le terme «Alliance» dans une structure qui privilégie à ce point l'espace du religieux», écrit Mme Marcovich, qui note l'absence, en son sein, des autres religions, à commencer par le bouddhisme...

Voilà dessinée, avec une franche netteté, une évolution où les démocraties de type occidental, à jamais coupables aux yeux des pays du tiers-monde, font figure de grandes perdantes, muettes et désemparées. L'auteur les appelle à se ressaisir et à refuser les consensus infamants auxquels on les contraint au sein du Conseil des droits de l'homme. Un sursaut qui devrait aussi les conduire, estime-t-elle, à fonder une autre organisation, concurrente de l'ONU. «Vaste programme», eût dit le Général.

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