Voici un regard inhabituel sur la réalité française, si dégradée apparemment. Directeur d'un important institut de sondages, CSA, Roland Cayrol prend à rebours le discours cent fois ressassé des hommes politiques, pour qui le peuple est de toute façon rebelle à toute réforme, à tout changement.

«Je ne reconnais pas, dans les dénonciations d'une France immobile, [ceux] que j'interroge chaque jour», nous dit d'entrée de jeu cet observateur minutieux des passions françaises. Emportés dans un discours las et élitiste, les politiciens font mine de ne pas voir les formidables changements dont la France est le théâtre depuis quelques décennies. Ses conquêtes technologiques bien sûr. Mais aussi des mutations autrement profondes: effacement de la société paysanne, emploi des femmes à plein temps, nouveau modèle de la famille, développement des métropoles régionales. Transformation en profondeur, aussi, des entreprises.

Bref, «les hommes politiques semblent trop souvent parler à une France révolue ou imaginaire», note l'auteur. Raison pour laquelle «notre pays cumule toutes les causes de divorce entre l'opinion et le politique». Une opinion qui bouge, des décideurs politiques qui ont «peur de dire le changement, et préoccupés par leurs petits jeux de pouvoir»: le drame est là. Le risque surtout d'une cassure qui peut être irrémédiable.

L'auteur décline alors les errements des responsables politiques, telles que les lui livre la lecture des sondages. Leur insensibilité, d'abord, à une question qui taraude les Français depuis trente ans: le chômage. Et donc leur incapacité à la résoudre sérieusement. Promesses non tenues, dénonciation rituelle des prédécesseurs, manque de sincérité sur ce qu'il est possible de faire. Leur image en est fortement dégradée auprès des Français dont ils ont trahi la confiance.

Manque de courage ensuite. Les Français qu'il ausculte comprennent, dit-il, que le monde a changé, même s'ils sont attachés, on le sait, à des mécanismes protecteurs. La société est prête à se mettre en mouvement, pour autant qu'on lui fasse comprendre, comme à un adulte, comment, et à quel prix. Y compris sur le dossier, si controversé, de l'Europe, cette Europe qu'ils aiment, en fait.

Cayrol s'en prend aussi au mode de fonctionnement de ces éternels agités que sont les politiciens. Accrochés des heures à leur portable. Submergés par l'inadmissible cumul des mandats, quand l'exercice de la députation suffit à les occuper à plein temps. Des élus déconsidérés aussi par la multiplication des affaires, les petits jeux de pouvoir (Villepin-Sarkozy!) et les hochets du prestige: voitures à cocarde, appartements...

A ce profil arrogant et décalé, l'auteur en oppose un autre, plus modeste, plus vertueux en somme. Plus attentif surtout à ce que lui dit l'électeur. «Le politique, conclut-il, se trouve confronté à une demande inespérée et paradoxale de l'opinion: faire de la politique. Présenter franchement le projet du changement pour les années qui viennent, voilà l'enjeu», conclut Cayrol. En aura-t-il le courage?

Roland Cayrol, La Nuit des politiques, Hachette Littératures, 166 p.

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