Opinions

Livre politique. Et si la réalité internationale n'était qu'un «clash d'émotions»?

La mondialisation peut se lire aussi en termes d'espoir, de peur ou d'humiliation, affirme le politologue Dominique Moïsi, exemples à l'appui.

Dominique Moïsi. La Géopolitique de l'émotion. Flammarion, 250 p.

Et si nous donnions aux émotions leur vraie place dans les relations internationales? C'est la thèse que lance Dominique Moïsi, cofondateur de l'IFRI (Paris) et premier titulaire de la Pierre Keller Visiting Chair de Harvard.

Inattendue - on voudrait dire rafraîchissante, dans une discipline où les sentiments n'ont guère leur place -, l'approche proposée tombe à pic: dans un monde en désarroi, en pleine crise de la finance internationale, de perte du leadership américain, d'émergence de nouvelles puissances et de montée de la violence religieuse. L'auteur la cantonne à trois sentiments: l'espoir, l'humiliation, la peur. Autant de moteurs profonds, selon lui, de la vie internationale. Autant de sources d'affrontements, actuels ou potentiels. Une cartographie des sentiments, comme il dit, qui se décline au gré de trois grandes aires géographiques: l'Asie, le monde arabe, les démocraties américaine et européennes.

Espoir. Cet optimisme qui dit confiance en soi et dans l'avenir: c'est bien ce qu'illustre l'ascension des deux nouveaux géants asiatiques, la «Chininde». Voyez la Chine, nous dit l'auteur, fière de sa culture millénaire, forte d'une croissance qui n'est pas appelée à se réduire. Moins clinquante, mais pas moins sûre d'elle-même, l'Inde joue de ses atouts: une élite remarquablement éduquée, une démocratie fédérale et pluraliste. Oublié, apparemment, l'élan spirituel insufflé par Gandhi: la soif de croissance est là. Avec, en corollaire, le maintien d'immenses plages de pauvreté et d'inégalités sociales.

La culture de l'humiliation, l'auteur la trouve, aveuglante, dans le monde arabo-musulman. Humiliation qu'illustre l'insolente puissance militaire israélienne à la fois dans la guerre (Liban mis à part) et dans le traitement des Palestiniens des Territoires. Humiliation dans les rapports des pays arabes à l'endroit de l'Occident en général, que leur vieille civilisation, dès le XVIIe siècle, n'est plus parvenue à rattraper. Que le terrorisme soit l'expression même de cette humiliation n'est plus à démontrer, même si la voie peut paraître sans issue. Dans l'embrasement des banlieues des grandes villes françaises, où dominent les musulmans, Moïsi lit aussi l'expression d'une humiliation. Entendez: d'un besoin criant d'identité - et de reconnaissance.

La peur. On ne sera pas surpris: c'est dans les démocraties occidentales - USA et Europe - que notre auteur lui trouve l'expression la plus forte. Désarroi d'une Amérique désarçonnée par les attentats du 11 septembre, elle qui se pensait inatteignable. Mais plus profondément aussi par ses échecs et le refus opposé à son messianisme, après avoir joué un rôle qu'elle pensait généreux. Crainte bien installée d'un déclin, auquel va devoir répondre - lourde tâche - le nouveau président, Obama. En Europe, la peur a au moins trois objets: une immigration dont les conditions de refoulement l'éloignent bien souvent des beaux principes qu'elle s'est construits; un élargissement trop tard venu pour être perçu comme une force et un atout. Le chômage, accéléré par la mondialisation, qui gangrène la société et fragilise les générations à venir. En un mot, un marasme réel, accru par la crise.

Dominique Moïsi est trop informé, trop épris de nuances pour ne pas ajouter, comme il le fait, des bémols au schéma qu'il propose. Pour preuve, un chapitre est consacré ici aux «inclassables», aux pays, nombreux, qui n'entrent pas tout à fait dans les catégories proposées. Dont la Russie, qui ressortit à la fois à la peur, à l'espoir et à l'humiliation. De même qu'il traite assez rapidement de zones aussi complexes que l'Afrique et l'Amérique latine, comme s'il peinait à y appliquer, avec clarté, les critères retenus.

Très admiratif d'un père revenu de la déportation et reconstruisant sa vie, l'auteur ne veut pas céder au pessimisme et refuse d'installer les exemples donnés dans une dérive fatale. Il dessine bien ce que serait la planète en 2025 si ces mêmes pays se laissaient aller sur leur pente naturelle: une forme de chaos. Mais il croit aussi aux capacités de sursaut qu'une certaine peur, qu'une certaine humiliation peuvent provoquer. Et croit toujours possibles de telles conversions pour métamorphoser la réalité.

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