Opinions

Le livre politique. Retour aux affrontements entre Etats-nations

Robert Kagan voit un nouveau clivage, entre une alliance de démocraties et les autocraties.

Robert Kagan. Le retour de l'Histoire et la fin des rêves. Plon, 148 p.

Cessons de rêver: la fin de la Guerre froide n'a pas conduit - comme le pensaient certains, dont Francis Fukuyama - à la fin de l'Histoire. On n'a pas assisté, comme certains l'espéraient au cours des années 90, à l'interpénétration annoncée des cultures, ni à l'effacement des frontières étatiques, ni au progrès inéluctable des droits de l'homme.

Certes, la Russie de Boris Eltsine a pu faire penser, un temps, qu'elle se ralliait au camp des démocraties et se rapprocherait de l'Europe communautaire. C'est bien fini désormais. Son successeur, Vladimir Poutine, nous renvoie à un programme moins souriant, fait de résurgence de vieilles rancunes nationales, d'agressivité verbale, de violence.

Ce rappel à la réalité, défrisant et prophétique - il est antérieur au drame géorgien - est signé Robert Kagan, de la Dotation Carnegie pour la paix internationale. Il y dessine le paysage d'un monde où renaissent les rivalités entre de multiples grandes puissances: anciennes, comme les USA, l'Europe, le Japon et la Russie ou émergentes, comme la Chine, l'Inde ou l'Iran. Les vingt ans qui nous séparent de la chute du mur de Berlin n'auront donc été qu'une pause. Et, en lieu et place de la fin de l'Histoire, s'annonce le retour de l'Histoire. Comme au XIXe siècle, s'entrechoquent désormais les intérêts divergents des grands Etats-nations, sur fond d'accaparement des matières premières, de disputes de frontières et de souci de grandeur.

Kagan passe en revue les différents acteurs de cette rivalité multiple (même s'il ne croit pas à un monde multipolaire): la volonté de puissance russe s'exerçant à la fois sur le terrain énergétique et militaire; le désir de la Chine de retrouver une place à la hauteur de son histoire millénaire; les signes inquiétants du nationalisme japonais; l'ambition régionale de l'Iran comme de l'Inde... A chaque fois réapparaît, chez les uns comme chez les autres, le désir irrépressible de revanche sur les humiliations de l'Histoire.

Mais le cœur de la démonstration de l'auteur, on le trouve dans la distinction qu'il opère entre démocraties libérales et autocraties, et dans le conflit latent entre deux modèles de société. D'un côté, les démocraties occidentales (auxquelles se rattacheraient le Japon et l'Inde). De l'autre, la Russie et la Chine. En gros, les droits de l'homme et l'Etat de droit face au pouvoir autocratique et la dictature. S'annonce un nouveau conflit de nature idéologique, conduisant, par un déterminisme évident aux yeux de l'auteur, à l'alliance des démocraties, au-delà de leurs divergences. Quand Chine et Russie feraient de même pour maintenir un pouvoir à la légitimité douteuse.

Dresser ce constat c'est immédiatement poser la question de savoir ce que feront les démocraties. Kagan prêche leur union, sous forme de ligue. Un «concert des nations» qui ne se substituerait pas à une ONU paralysée, mais la compléterait. Tout un programme, bien révélateur d'une pensée anglo-saxonne volontiers manichéenne et friande de «camps» opposés.

Publicité