Qui n'a entendu parler de Mazarin? Le personnage et son destin recèlent une telle richesse qu'ils ne cesseront d'attirer les recherches historiques. A ce jeu, le Mazarin de Claude Dulong, membre de l'Institut, se présente comme un accompagnement pas à pas du grand ministre, à travers les phases de son existence mouvementée et dans les contextes où il déploya son intelligence et son habileté. Il y a quelque chose d'étonnant dans cette filiation de Richelieu à Mazarin, dans ce passage du témoin entre le Cardinal de fer, Français pur sucre, et ce Cardinal de soie, Italien assimilé.

Mais on se tromperait en ne relevant, dans la carrière de Mazarin, que sa faculté d'adaptation et la réussite d'une carrière. On trouve chez lui des constantes, une continuité, qui expliquent ses attitudes et ses actions. Le plus frappant est peut-être qu'il va terminer comme il avait commencé: en infatigable diplomate pour rechercher une paix d'équilibre, misant sur la durée. C'est au nom de la papauté, de ses bons offices, vus bien sûr dans l'intérêt pontifical, que le jeune Mazarin multiplie les efforts pour que cessent les hostilités entre la France et l'Espagne des Habsbourg. Contrairement à Richelieu, il privilégiait la ruse sur l'épreuve de force, ou plutôt s'ingéniait à entremêler les deux. Il sut négocier en se faisant bien voir de la France. Il entra dans l'amitié de Richelieu, puis dans la confiance de Louis XIII, dans celle – et plus que cela – d'Anne d'Autriche.

Ainsi, tout naturellement, succéda-t-il à Richelieu et prit-il, passionnément, le parti de la France: c'est-à-dire de la royauté et de l'Etat. Il le fit dans une période très dangereuse, celle d'une longue régence durant la minorité du nouveau roi.

Poursuivant la politique de Richelieu de lutte contre les Habsbourg allemands et espagnols, il apporta une contribution décisive au Traité de Westphalie; celui-là même qui consacrera la reconnaissance de la Suisse comme Etat souverain. Ce traité lui fut reproché parce qu'il ne laissait pas la France pousser ses avantages jusqu'aux extrêmes espérés. Mais Claude Dulong montre avec pénétration que Mazarin avait le sens d'une conjugaison nécessaire entre l'intérêt durable de la France et un équilibre européen. Ses détracteurs formulèrent, d'ailleurs, le même reproche après ce qui fut sa grande œuvre diplomatique: le Traité des Pyrénées, négocié durant des mois entre la France et l'Espagne. Grâce à lui, c'est vrai, l'Espagne affaiblie ne s'effondra pas et la France n'annexa pas toute la Belgique actuelle. Mais il n'y eut pas non plus, de ce fait, une coalition contre la France comme il y en aura durant la deuxième partie du règne d'un Louis XIV cédant à la démesure.

Un Louis XIV qui doit à Mazarin, appuyé par la régente, d'avoir pu devenir le grand roi absolu. Car il y eut les deux Frondes, les trahisons, dont celle du Grand Condé. Ce furent des heures tragiques, minutieusement racontées. La réintégration en France de Condé marqua la fin des troubles féodaux en France.

Certes, Mazarin n'eut pas le loisir de réformer l'Etat. Il utilisa les mille ressorts de la vénalité et de la corruption en cours dans son temps. Il n'oublia pas sa fortune personnelle et fut un fabuleux collectionneur de peinture. Mais, fondamentalement, il sauva et raffermit un Etat au bord de l'effondrement. Il n'y mit pas moins de passion que Richelieu. Il fit passer la France d'un monde à l'autre et c'est avec lui que la nation et l'Etat s'épousèrent définitivement.

MAZARIN, de Claude Dulong (Editions Perrin, 1999, 420 pages).

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