A force de mensonges répétés, de recours abusifs aux mythes, d'utilisation constante de la violence, tout est devenu suspect en ex-Yougoslavie: chaque concept, chaque rappel historique, chaque description géographique peut servir à véhiculer l'une ou l'autre des idéologies meurtrières qui ont fleuri ces dix dernières années dans les Balkans, réduisant la région en cendres et les esprits en miettes.

Dans ce paysage ravagé par les guerres et saturé de connotations nationalistes, les deux livres publiés coup sur coup par les éditions «l'Esprit des péninsules» pourront servir de précieux guides. Non que ces ouvrages prétendent davantage que d'autres à une improbable objectivité, mais plutôt parce qu'en affichant clairement la couleur (celle d'une critique implacable mais non dénuée d'humour désabusé), les auteurs donnent autant matière à réflexion qu'à consolation.

Le premier de ces livres est bien antérieur à la guerre du Kosovo, puisque Ivan Djuric en avait rédigé l'essentiel avant d'être contraint de quitter la Yougoslavie en 1991. Cet historien et homme politique venait alors de s'opposer à Slobodan Milosevic aux élections présidentielles. Jusqu'à sa mort, fin 1997, Ivan Djuric restera l'une des personnalités d'opposition les plus respectées. Tout empreint de finesse et de nuances, son Glossaire de l'espace yougoslave en est l'explication posthume. Le Kosovo? Dans cette province, «les socialistes serbes ont perdu, écrivait-il en 1992. Et avec eux, les Serbes. Peut-être en serait-il allé autrement dans une Serbie démocratique?» Des propos prémonitoires, que complètent d'autres, rédigés quelques années plus tard: «Même ceux qui voudraient se présenter comme une alternative démocratique au régime actuel de Belgrade se taisent sur le Kosovo, alors qu'il s'agit d'une question qui devrait constituer une des priorités politiques fondamentales de leur programme.» L'auteur n'est pas plus tendre avec les Albanais du Kosovo et leurs leaders, c'est-à-dire à l'époque exclusivement Ibrahim Rugova et ses amis. L'absence de participation à la vie politique de Serbie et leur boycott systématique des élections n'a eu qu'un bénéficiaire, selon lui: Slobodan Milosevic qui empochait ainsi sans coup férir 20% des suffrages.

Autres opposants ex-yougoslaves pour décrire un phénomène similaire, celui qui a réuni dans une même sarabande mortelle «les seigneurs de la guerre» que sont notamment le Serbe Milosevic, le Croate Tudjman et, dans une moindre mesure, le Bosniaque Izetbegovic. «Le pouvoir personnel de Slobodan Milosevic ne s'exerce pas sous forme d'occupation, de prisons surpeuplées, de camps, d'exécutions sommaires, avec l'armée dans les rues ou la police partout, mais d'une dépravation de la liberté, écrit Vidosav Stevanovic au terme d'une analyse aussi drôle qu'éclairante sur l'ascension pathétique du président yougoslave. Elimination des codes de conduite, des considérations morales, des normes de la civilisation […]. La libération de l'irrationnel qui se cache en chacun de nous, c'est cela l'essence de son pouvoir.»

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