Quelle renaissance africaine?

Les journalistes se disent neutres. Soit. Mais souvent, ils finissent par prendre parti. Une cause séduisante, des perspectives brillantes pour un pays, pour une région, pour une population démunie ont de quoi faire naître l'enthousiasme. Colette Braeckman, grand reporter au quotidien belge Le Soir, n'y échappe pas. Elle n'est pas qu'une spécialiste des Grands-Lacs. Elle en est la pasionaria. C'est en fine connaisseuse qu'elle vient de sortir Le défi congolais. Elle démontre que l'Afrique n'échappe toujours pas à ses vieux démons – l'égoïsme d'Etat, le goût du profit immédiat, le recours à la violence – alors qu'on commençait à parler de renaissance.

Il y a d'abord l'attente d'un grand changement. Mais aussi le génocide au Rwanda en 1994. Un million de Tutsis sont massacrés. Puis, fin 1996, le rebelle Laurent Désiré Kabila fait surface au Kivu, au sud-ouest du Zaïre. Il arrive à Kinshasa au bout de sept mois. Mobutu s'enfuit. Des observateurs, comme Colette Braeckman, ne veulent pas savoir les détails de la marche victorieuse. Seul le nouvel espoir compte.

Dans Le défi congolais, Colette Braeckman explique comment cet espoir a été trahi. Sans aucun doute, Kabila est coupable. Maladroit à l'égard de l'opposition, l'homme a toujours un esprit de clan et se méfie de tous ceux qui n'appartiennent pas au sien. Mais malgré tout, constate-t-elle, la popularité du nouvel homme fort est en hausse. Et pour cause: les militaires rançonneurs et les barrages routiers se sont envolés; les policiers qui prélevaient leur contribution sur les marchés ont disparu. Une tranquillité inhabituelle s'est installée dans les cités populaires. Le Congo prend l'allure d'un chantier, à l'image de Kinshasa où l'on cure les égouts, nettoie les avenues, repeint les maisons. Sur le plan économique, ça va mieux. Il y a moyen de nourrir sa famille.

Il y a donc aussi d'autres coupables. Dès lors, Le défi congolais entre dans un schéma classique où un pays doit faire son difficile chemin parmi les intérêts des pays étrangers, des multinationales et des organisations internationales.

Normalement, Kabila aurait pu attendre que la communauté internationale lui accorde au moins une aide humanitaire sinon des milliards pour reconstruire son pays. En décembre 1997, il y a bien une Conférence des amis de Congo, à l'initiative de la Banque mondiale. Un plan triennal de 1600 millions de dollars est accepté. Seule la Belgique a versé 20 millions. Quant au Fonds monétaire international et la Banque mondiale, qui avaient prêté sans compter au régime Mobutu, ils donnent plus que jamais la priorité au remboursement de la dette: 15,6 milliards. Au nom de la continuité de l'Etat, dénonce Colette Braeckman.

Oublions les superpuissances qui ne cessent de lorgner sur le riche sous-sol de la république. Les pays amis, sans qui Kabila ne serait jamais arrivé à Kinshasa, exigent leurs dû. En moins d'une année, entre 3 et 5 millions de dollars sont remis au Rwanda qui en réclame 275 millions au nom de l'effort de guerre et au titre de dédommagement pour les familles des soldats tombés pendant la guerre. L'or du Congo est exporté par le Rwanda et l'Ouganda! La rupture devient inévitable. Maintenant, ce sont le Zimbabwe et autre Namibie qui réclament des primes pour leur participation dans la nouvelle guerre.

*Colette Braeckman, Fayard, 1999, 428 p.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.