Il paraît que les négociations de paix entre la Syrie et Israël sont près de reprendre. Chacun des deux chefs d'Etat se laisse entraîner à des propos de plus en plus aimables à l'encontre de son homologue: aujourd'hui, Hafez el-Assad et Ehud Barak semblent se faire confiance – c'est du moins ce qui ressort des discours publics. Pour des pays officiellement en guerre, ce n'est pas peu. Selon Yokhanan Manor, politologue israélien, Ehud Barak accepterait même de céder la totalité du plateau du Golan à la Syrie en échange d'un accord de paix (LT du 9 juillet).

L'auteur du présent essai ne croit pas à un tel accord, ni à court ni à moyen terme. Selon Frédéric Encel, jeune docteur en géopolitique et auteur de plusieurs ouvrages sur le conflit israélo-arabe (notamment de Géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998), la situation de «ni paix ni guerre», c'est-à-dire le statu quo (les armes se taisent depuis l'accord sur le désengagement mutuel de 1974), satisferait les deux puissances.

Quant à Assad, il lui serait impossible d'imposer la paix à son régime et à son peuple à des conditions inférieures à celles obtenues par Sadate à Camp David en 1978. L'Egyptien y a accepté la paix et a reçu tout: souveraineté égyptienne sur 100% des territoires et éviction des implantations israéliennes établies dans le Sinaï. Or, en Israël, il n'est aujourd'hui pas facile d'entreprendre quelque concession territoriale que ce soit: pour ce faire, le gouvernement doit désormais réunir une majorité absolue de 61 députés (sur 120), en vertu de la loi du 26 janvier 1999. Selon Frédéric Encel, ce n'est pas impossible, mais très difficile.

A cela s'ajoute un tout autre problème: la guerre de l'or bleu. Le plateau du Golan est un château d'eau. Les hauteurs qui dominent le lac de Tibériade fournissent à Israël un peu plus de 250 millions de mètres cubes d'eau par an, soit environ 12% de la consommation nationale annuelle du pays. La Syrie, elle, profite des ressources de l'Euphrate: tout le bassin du Jourdain ne participe que pour 2% à la quantité d'eau disponible en Syrie chaque année et, d'après l'auteur, le pays ne s'intéresserait à l'eau du Golan que pour des raisons stratégiques (ce calcul porte préjudice à la Syrie: Encel compare des chiffres de consommation (pour Israël) à des ressources (pour la Syrie) et affirme «qu'il va de soi que des Etats aussi différents quant à leur développement n'affichent pas les mêmes critères de consommation et, par conséquent, de besoin en eau», ce qui est contestable).

En définitive, pour Frédéric Encel, ce ne sont pas les arguments géostratégiques mais l'idée que les habitants des deux pays se font les uns des autres qui constitue le nœud du conflit. Et c'est dans ce domaine que son ouvrage est entièrement convaincant. Grâce à des analyses de campagnes de presse et de discours de la rue, à des enquêtes d'opinion sur le terrain et à un examen des représentations du judaïsme et de l'islam, l'auteur amène de nombreux arguments trop souvent oubliés en politique. Selon lui, on ne peut saisir la profondeur d'un conflit entre nations qu'en l'observant à l'aune des représentations respectives.

*Frédéric Encel, Flammarion 1999

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.