Autour de l'affaire

de l'Airbus indien,

le rôle trouble

du «Pays des Purs»

Détournés la veille de Noël, libérés au soir du Nouvel An. Le périple tragique des 160 Indiens et Occidentaux à bord d'un Airbus indien arrivé sur l'aéroport afghan de Kandahar a dominé l'actualité durant les Fêtes. Drame humain d'abord, l'épisode est aussi révélateur de la situation de l'Asie du sud aujourd'hui. Les victimes n'ont pas été seulement les otages d'un groupe fondamentaliste sunnite, mais d'une «guerre froide» qui oppose l'Inde au Pakistan ainsi que du jeu politique complexe qui prévaut dans cette région pivot de l'Asie.

Au centre de toute l'affaire, le Pakistan, «Pays des Purs». L'avion ne s'y est pas posé, mais c'est à Karachi, grande ville du sud, que Maulana Masood Azhar, libéré des geôles indiennes par le coup de force de ses sympathisants, a harangué ses militants prêchant au nom d'Allah la lutte contre l'Inde. Pour l'opinion occidentale, le Pakistan est en train de devenir une sorte de trou noir, voué à l'islamisme et au terrorisme. Vision que l'un des rares ouvrages récents parus en français sur ce pays, «Le Pakistan, carrefour de tensions régionales», s'emploie à nuancer.

Ce livre qui tente d'expliquer le Pakistan aujourd'hui a été publié quelques mois avant le coup d'Etat mené l'automne dernier par de hauts gradés. Un décalage qui ne gêne guère la lecture. Le poids de l'armée, sa popularité y sont abondamment soulignés et l'hypothèse même du putsch est envisagée: «Un coup d'état militaire réduirait encore le crédit international du pays», écrit Christophe Jaffrelot, chercheur au CNRS.

A travers sept chapitres, sept chercheurs venus d'horizons divers passent donc au crible la réalité pakistanaise. Si Christophe Jaffrelot s'efforce de situer le Pakistan dans son contexte régional, Frédéric Grare fait le point sur liaisons tumultueuses d'Islamabad et du régime des talibans installé à Kaboul, tout en soulignant les nombreux ratés d'une diplomatie pakistanaise en Asie centrale, trop souvent prête à jouer les apprentis sorciers. Jean-Luc Racine dit, pour sa part, l'importance identitaire du Cachemire tandis qu'Amélie Blom explore une constellation de mouvements islamistes, souvent plus faibles et plus divisés qu'on l'imagine en Occident.

Au fil des pages se dégage une impression double. On se souvient d'une part que le pays est jeune (1947), né du rêve et de la pugnacité d'un homme, Mohammad Ali Jinnah, qui a poussé à la partition d'avec l'Inde, persuadé qu'il se donnait le moyen de «vivre en parfaite harmonie» avec ses voisins. On note d'autre part que le Pakistan s'est doté en 1998 du feu nucléaire, qu'il vit une crise économique gravissime et s'enferre dans une rivalité, pour l'heure irréductible, avec l'ennemi héréditaire indien.

Terrorisme? Futur Etat islamiste? Ces questions sont au cœur du livre. S'il «est abusif d'annoncer que le Pakistan est menacé par l'islamisme», écrit Pierre Lafrance, un autre contributeur, il «serait plus exact de dire que l'islamisme pakistanais est un danger pour des pays autres que le sien». Une observation que l'affaire des otages vient hélas de confirmer.

Le Pakistan, carrefour de tensions régionales. Sous la direction de Christophe Jaffrelot, Editions Complexe, avril 1999. 141 pages.

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