En passant devant Hassan II et le président Chirac, au défilé du 14 juillet, les soldats de la garde royale marocaine, dans leur tenue rouge sang, ont fait oublier qu'il restait, malgré l'amitié affichée, un cadavre dans le placard des relations franco-marocaines. Mehdi Ben Barka, leader de l'opposition marocaine dans les années 60, rêvait la mise sur pied de la Tricontinentale, devant rassembler les grands leaders du tiers-monde. Sa disparition, la veille de la Toussaint 1965 en plein Paris, restera un des grands scandales de la République, son sort un mystère inexpliqué. Sa veuve – 65 ans – attend toujours de pouvoir donner une sépulture aux restes introuvables d'un homme sûrement liquidé en territoire français par les soins des services marocains et qui, pourtant, donne son nom à un boulevard de Rabat. Etrangement, l'enquête judiciaire ouverte en France à l'époque court toujours, et le secret défense verrouille encore ce qu'on aimerait savoir sur les faits, qui impliquent à la fois le redoutable général Oufkir, ministre marocain de l'Intérieur, la CIA, le Mossad et, en France, un étrange cocktail mettant en scène à la fois les services français, la gendarmerie, le préfet Papon, un journaliste, un chef d'escale à Orly, un avocat et député très lié aux services, un étrange producteur de films et une poignée de truands, rescapés de la lutte anti-OAS en Algérie.

Après trente-quatre ans, l'affaire rejoindrait tant de scandales empoussiérés de la Ve République, si la veuve du grand enquêteur que fut Jacques Derogy n'avait retrouvé un manuscrit inédit, que le journaliste avait consacré à l'affaire. Un de ses confrères, Frédéric Ploquin, a repris, en deuxième partie, l'enquête auprès de témoins encore vivants. Ils donnent quelques pistes, un certain nombre de réponses à un mystère encore loin d'avoir livré tous ses secrets.

L'après-midi du 30 octobre 1965, Ben Barka a rendez-vous chez Lipp, boulevard Saint-Germain à Paris, avec le journaliste Barnier, le «producteur» Figon et le cinéaste Franju, qui projettent de tourner un film sur les grands leaders du tiers-monde. Interpellé sur le trottoir par deux gendarmes en uniforme, il disparaît pour ne plus jamais refaire surface. Le film était un traquenard, les gendarmes marrons. On apprendra par la suite que l'opposant marocain fut emmené en banlieue, dans la villa d'un truand, Boucheseiche, et assassiné, peut-être même de la main d'Oufkir, présent à Paris avec plusieurs membres de services marocains. Qui fut l'assassin? Où est le cadavre (ou ce qu'il en reste, certains témoignages parlant de la tête de Ben Barka présentée à Hassan II, comme celle d'Holopherne dans les mains de Judith)? Le romancier aurait une réponse, l'historien de l'instant n'en a pas.

«Ce qui me frappe dans cette histoire, note Charles-Henri Favrod, qui, à La Gazette de Lausanne, fut le premier à parler de l'implication du général Oufkir, c'est la naïveté de Ben Barka: il pensait rencontrer à Paris quelqu'un d'important: le roi ou l'un de ses proches, alors que nombreux étaient ceux qui l'avaient mis en garde. «On ne m'aura pas comme ça», disait-il. Et Favrod rappelle un lapsus étrange. Chargé en 1982 par la TSR de réaliser un film sur Ben Bella, il sonne, accompagné du leader algérien, de sa femme et de Badinter. Le maton, à la porte, les reçoit, et avise aussitôt l'administration: «M. Ben Barka est arrivé», dit-il. Comme si dix-sept ans après, le fantôme de l'homme hantait toujours la mémoire des policiers.

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