Bouda Etemad, enseignant aux Universités de Genève et de Lausanne et fidèle collaborateur du regretté Paul Bairoch, vient de publier un ouvrage très fouillé qui explore une piste historiographique sur la colonisation encore relativement délaissée. Il s'attache à étudier non pas les causes ou les conséquences de la colonisation contemporaine, mais les moyens utilisés par l'Occident pour conquérir le monde. La couleur est annoncée d'emblée: «L'Asie et l'Afrique (ont été) conquises par elles-mêmes.» Exposé aux terribles maladies tropicales contre lesquelles il met très longtemps à trouver les parades médicales, l'homme blanc réduit en effet sa présence dans des contrées où il risque la mort en recrutant, dès le début et sur une très large échelle, des soldats et des travailleurs autochtones. L'auteur démontre ainsi que le recours systématique aux indigènes permet à un nombre extrêmement réduit de Blancs de dominer les masses asiatiques et africaines. Vers 1913, 76 000 soldats anglais tenaient l'Inde peuplée de 315 millions d'habitants. En Afrique occidentale et équatoriale française, il y avait à la même date un seul bataillon blanc de 450 hommes pour environ 14 millions de Noirs.

«Il y a quelque chose d'exceptionnel et d'effarant dans le contraste entre la démesure géographique et démographique des empires modernes et l'insignifiance du coût humain supporté par les colonisateurs européens pour les constituer», note Bouda Etemad. L'auteur entreprend, ce qui n'avait encore jamais été tenté, de chiffrer les pertes subies de part

et d'autre. Ainsi, de 1750 à 1913, l'Europe colonisatrice envoie 290 000 de ses soldats à la mort pour conquérir 34 millions de km2 de terres asiatiques et africaines et soumettre 534 millions d'indigènes. Les colonisés, eux, paient le prix fort avec 50 à 60 millions de victimes.

Bouta Etemad met à mal une autre idée reçue, selon laquelle les acquis de la Révolution industrielle (protection médicale, techniques d'armement, moyens de transport et de communication modernes comme le chemin de fer et la navigation à vapeur) constituent les facteurs décisifs de la colonisation. L'auteur soutient que ces «outils d'empire» n'ont pratiquement joué aucun rôle jusque dans le dernier tiers du XIXe siècle. Soit parce que les conquêtes importantes d'Asie et du Maghreb ont été menées avant que ces outils ne deviennent opérationnels. Soit parce qu'ils se sont révélés inappropriés, comme dans le cas de la guérilla. En fin de compte, estime Bouda Etemad, si le colonisateur blanc gagne les guerres coloniales, c'est surtout grâce à de meilleures capacités organisationnelles, à une adaptation de ses techniques de combat et, bien entendu, à un large recours aux recrues indigènes. Cette dernière pratique aura fait finalement de la colonisation contemporaine une construction extrêmement fragile et explique pourquoi les grands empires se sont si rapidement écroulés après la Seconde Guerre mondiale.

Bouda Etemad: «La possession du monde. Poids et mesures de la colonisation (XVIIIe-XXe siècles)» Editions Complexe, Bruxelles, 2000, 352 pages.

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