Une biographie de Jacques Vergès réserve à tous les coups un double plaisir. Celui de retrouver au fil des pages la vie publique particulièrement mouvementée de l'un des avocats les plus dérangeants de France. Et celui de découvrir ici et là quelques détails inédits d'une existence également caractérisée par le mystère – on pense notamment à ces fameuses huit années durant lesquelles l'homme de loi a disparu et sur lesquelles il n'a jamais rien voulu dire. A cette aune-là, le dernier ouvrage du genre, Vergès, Le Maître de l'ombre de Bernard Violet, ne décevra pas: il se lit, selon l'expression consacrée, comme un roman.

On n'en attendait pas moins de l'auteur. Depuis quinze ans qu'il enquête sur des sujets brûlants et des personnages contestés, Bernard Violet a publié de nombreux livres palpitants, des Services secrets sous François Mitterrand au Dossier Papon, en passant par les biographies du commandant Cousteau et du terroriste Carlos. Sans parler de l'ouvrage qu'il entendait consacrer à Alain Delon et que la justice française a interdit en 1998 avant même qu'une seule de ses lignes n'ait été rédigée. Le précédent avait fait scandale à l'époque et valu à l'écrivain un gain subit de notoriété.

En abordant le cas Vergès, Bernard Violet s'est condamné à se retrouver une nouvelle fois sur la corde raide. Le caractère délicat de l'exercice apparaît dès les premières lignes du texte qui nous apprennent que, contacté à plusieurs reprises par l'écrivain, l'avocat n'a pas cru bon de se confier à lui. «Tout naturellement, nous avons sollicité sa collaboration, indique le premier. Il nous recevra avec une grande courtoisie pour nous dire qu'il n'a «aucune animosité» à notre égard, mais qu'il se sent vraiment «encore trop jeune» pour faire l'objet d'une biographie.» Des bonnes manières qui n'ont pas empêché l'homme de loi d'attaquer en justice, il y a trois mois, l'ouvrage encore en gestation au nom du droit «au respect de la vie privée». Mais, cette fois, sans succès.

Sous la plume de Bernard Violet, Jacques Vergès apparaît dans toute son ambiguïté. Notamment quand ce Franco-Vietnamien de La Réunion, militant communiste particulièrement radical et farouchement anticolonialiste, finit, riche bourgeois vieillissant, par assurer la défense de l'ancien chef de la Gestapo de Lyon Klaus Barbie sur les conseils du banquier nazi François Genoud, et par soutenir ces symboles du néo-colonialisme français que sont les dictateurs gabonais Omar Bongo et togolais Etienne Eyadéma. Et l'avocat ne fait que s'enfoncer dans ses contradictions lorsqu'il assure avoir accompli en ces circonstances son seul devoir professionnel. Durant la première partie de sa carrière, il a précisément donné l'exemple inverse, en subordonnant ses activités professionnelles à ses convictions politiques.

Quelle matière à biographie! Hélas! tout en tenant son lecteur en haleine, Bernard Violet échoue finalement à restituer son sujet. Alors qu'il décrit en détail la famille et la jeunesse de Jacques Vergès, il abandonne curieusement le terrain des faits à mi-parcours, quand s'éclipse momentanément son personnage, pour ne plus jamais y revenir sérieusement. En lieu et place, il reproduit abondamment les commentaires de tiers avant de conclure brutalement en expliquant l'avocat par un traumatisme d'enfance. Comme si la conduite d'un homme pouvait avoir une raison aussi simple, et une raison unique! Et comme si un être humain ne vivait qu'une seule vie! Pour tout biographe, il s'agit là d'une faute capitale. Pour celui du très complexe Vergès, elle est impardonnable.

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