L'affaire Wilkomirski avait commencé par un livre-témoignage, elle se termine avec un livre-enquête. Dans L'homme qui avait deux têtes, paru en ce début d'année aux Editions de l'Olivier, la romancière et journaliste Elena Lappin reconstitue avec tact les événements qui ont conduit un homme blessé à la plus choquante des impostures: pendant dix ans, Binjamin Wilkomirski s'est fait passer pour un survivant de la Shoah. En 1995, il accédait à une certaine notoriété en présentant comme autobiographique le récit d'une enfance fictive dans les camps de Maïdanek et d'Auschwitz. Son livre, Fragments, a été traduit en treize langues et couronné de plusieurs distinctions littéraires et historiques (Prix Mémoire de la Shoah en France, National Jewish Book Award à New York, Jewish Quarterly Prize à Londres). Un peu partout, les critiques ont rivalisé de superlatifs: «Un pur chef-d'œuvre jailli de l'indicible», a notamment écrit Le Nouvel Observateur. Pendant trois ans, Wilkomirski a ainsi été invité à des conférences académiques où, souvent en larmes, il racontait comment il avait survécu aux camps. Personne n'osait mettre en doute son récit et, plus étrange, lui-même semble encore y croire. L'hebdomadaire Weltwoche a pourtant démontré dans une enquête retentissante publiée en août 1998 que son livre n'était qu'affabulations. Wilkomirski rétorque qu'il connaît, lui, la vérité sur son passé. Il vit aujourd'hui dans les environs de Zurich où Elena Lappin l'a longuement écouté.

De Jérusalem à New York, la romancière a aussi interrogé l'entourage de Wilkomirski, ses amis, ses éditeurs et quantité d'historiens. Elle a tenté de reconstituer le parcours de l'homme et de son ouvrage: comment Wilkomirski a-t-il pu se livrer à une telle mystification? Comment Fragments a-t-il pu passer les examens historiques les plus sourcilleux et convaincre des milliers de lecteurs? L'enquête n'a rien d'un réquisitoire: c'est un travail bienveillant qui cherche à comprendre les paradoxes d'une personnalité et d'une société confrontées aux remous de leurs mémoires.

Les clés de l'imposture de Wilkomirski sont à chercher dans sa petite enfance. Né Bruno Grosjean à Bienne en 1941, il a été abandonné par sa mère, placé en orphelinat puis recueilli par une riche famille zurichoise du nom de Dösseker. Son statut peu enviable de «Verdingkind» («enfant placé») dans la Suisse austère des années 1940 a probablement brouillé ses repères identitaires, si bien que, devenu adulte, il s'est cru en mesure de déterrer des souvenirs oubliés. Et il s'est pris au jeu. C'est à ce moment-là que Bruno Grosjean-Dösseker a commencé à se faire appeler Wilkomirski. Il s'est imaginé une origine lettone, des parents tués dans le massacre des juifs de Riga. «Pour s'éloigner de son milieu natal, il s'est déclaré juif, écrit Elena Lappin. S'il cherchait dans le judaïsme un sentiment de communauté, je doute qu'il l'ait trouvé: sa pratique est celle d'un solitaire. Mais, pour Bruno Dösseker, être juif était synonyme d'Holocauste. L'histoire suisse n'a rien à offrir de vaguement semblable. Rien d'aussi dramatique à quoi il aurait fallu survivre. Rien qui puisse expliquer à un homme d'où il vient et ce qu'il est.»

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