Opinions

Livre politique. Les Suisses entre adulation et rejet forcené du mythe entourant leur patrie

Pourquoi nos compatriotes démantèlent-ils l'image qu'ils se faisaient de leur pays? Un essai éclairant de l'historien André Reszler.

André Reszler. Les Suisses (s'ils existent)... L'identité suisse et sa relation à l'Europe. Georg, 121 p.

C'est à une réflexion sur l'étonnante métamorphose qu'a connue, depuis vingt ans maintenant, le regard des Suisses sur eux-mêmes que nous invite André Reszler dans cet essai. Professeur honoraire à l'Université de Genève, il n'a cessé de se pencher sur le mythe. La Suisse a le sien.

De fait, notre pays aura vécu, pendant près d'un siècle et demi, d'une image tout à fait exceptionnelle, celle d'un bonheur domestique; d'un tableau, idyllique, de paix et de concordance qui, aux yeux de l'extérieur, comme celle des Suisses eux-mêmes, va jusqu'à constituer une véritable exception. Sonderfall Schweiz, on connaît l'antienne.

L'auteur, ici, reprend un à un les composants de cette recette où la concordance, le sens du compromis et du partage des pouvoirs, comme un mobile de Calder, permet l'équilibre de cultures, de langues, de religions diverses, nourri qu'il est des mythes héroïques du passé et de l'atout, paradoxal, de la petitesse. Neutralité, paix du travail, formule magique sont au catalogue de cette réussite. A la fin des années 60, un sondage confirme le titre d'un ouvrage célèbre de Denis de Rougemont: 93% de nos compatriotes se disent «heureux», voire «très heureux».

Obscurément, pourtant, les Suisses savent aujourd'hui que l'image ne correspond plus à la réalité: l'importance économique, voire politique, de notre pays est sans rapport avec son peuplement et sa modeste surface; une série de ratés, dont les scandales de Swissair ou des grandes banques ces dernières années, donnent à penser que la recette a le goût de brûlé. Les historiens eux-mêmes ne se sont pas privés de souligner ces décalages, qui tendent à faire de la Suisse un pays comme les autres.

Ce doute dans les esprits a pris un tour bien plus radical autour des années 90, et l'essayiste nous remet en mémoire les événements qui ont accompagné et suivi l'anniversaire raté du 700e anniversaire de la Confédération: «Suiza no existe!» (la Suisse n'existe pas), proclame Ben au pavillon suisse à l'exposition universelle de Séville. La provocation soulève un réel émoi à Berne, mais la remise en question ne cessera pas. Diverses expositions et surtout Expo 02, qui s'affiche comme n'ayant rien de spécifiquement suisse, vont dans le sens d'une négation du credo national. Elle trouvera son apogée dans l'événement Hirschorn à Paris, pour qui «la démocratie c'est le mal»!

Reszler laisse à Chateaubriand, en visite dans notre pays en 1832, le soin d'expliquer le phénomène: «Quand un peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a été, le premier symptôme de sa maladie, c'est la haine du passé et des vertus de ses pères.» Mais l'auteur tient à souligner surtout que le thème n'a rien de vraiment nouveau. Déjà d'autres écrivains - Mme de Staël, Bonstetten, Ramuz ou Dürrenmatt - ont parlé du «vide», du «manquement», voire de l'«inexistence» suisse.

«Ou le monde disparaîtra, ou il se suissisera», déclare le même Dürrenmatt, qui fut de ceux pour qui le mode de coexistence suisse figure, en miniature, l'avenir de l'Europe. Un dernier chapitre est donc utilement consacré aux grands intellectuels européens de notre pays: les Constant, Sismondi, Reynold, Salis, Rougemont, Pourtalès, Burckhardt...

Et Reszler de souhaiter, en conclusion, une évolution qui ne soit ni la fuite en avant, dans un pragmatisme sans âme, ni la «fidélité asphyxiante» de la Suisse à son passé. Et où on ne jettera pas aux orties les mythes, indispensables à toute nation. Mais qu'on s'efforcera de les réinterpréter. Intéressant défi.

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