Opinions

Le livre politique. Tiens, on allait oublier les Japonais…

Portrait d'un peuple au-delà des idées toutes faites, et qui fait parfois penser aux Suisses.

Karyn Poupée. «Les Japonais». Tallandier, 499 p.

Le formidable attrait qu'exerce, depuis deux décennies, la Chine sur l'Occident a un curieux effet secondaire: tout se passe comme si nous avions oublié le Japon. Le miracle de la renaissance de l'Archipel, de son dynamisme, de son inventivité, de la richesse de sa culture, doublée d'une belle ouverture à celles des autres, a longtemps fasciné, inquiété aussi.

Or tout invite à penser que ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les chiffres mirobolants de la croissance chinoise ont pris le relais, dans les esprits, de la réussite nippone, bien plus imposante au regard de sa population. «Pourquoi la valeur Japon est-elle aujourd'hui à ce point mésestimée en Occident?» s'interroge Karyn Poupée, correspondante de l'AFP et du Point à Tokyo dans Les Japonais: «Le Japon souffre d'une incompréhension.»

Portrait d'un peuple, l'ouvrage cherche donc, avec une évidente empathie et une incessante curiosité, à passer outre la barrière des idées toutes faites. Il ne peut faire l'économie d'un retour à l'histoire et du spectaculaire redressement nippon, de 1945 à aujourd'hui, jusqu'à sa chute: la bulle spéculative de la fin des années 1990. Il ne peut non plus se passer de décrire le comportement d'une population pour le moins singulière. Insulaire, héritant d'une terre ingrate et sans cesse menacée par les éléments (d'incessants et redoutables tremblements de terre, des typhons chroniques...). Un peuple encore marqué des traits d'une vieille culture où la solidarité collective, le respect des conventions, un attachement à la ponctualité ou la hantise de l'incertitude habitent le quotidien.

Le plus intéressant ici est bien dans les retombées de ces traits culturels dans la vie de tous les jours: l'obsession sécuritaire d'un peuple inquiet et qui, sans cesse, demande à être rassuré. Chez qui tout retard dans les transports publics doit être immédiatement expliqué, l'objet d'excuses. On y ajoutera la performance de ce pays en fait de logistique (des trains toutes les deux minutes aux heures de pointe à Tokyo). L'obsession (un peu comparable à celle des Suisses) de la qualité et la précision de leurs produits industriels. L'inventivité collective et des méthodes de production.

Pourtant cet héritage culturel, facteur d'innovation et de création, peut être aussi un carcan, au moment où ce peuple dont la démographie dégringole, se trouve placé devant un besoin criant de main-d'œuvre: à une certaine réticence au travail des jeunes mères s'ajoutent, plus inquiétantes, de puissantes craintes identitaires face à l'immigration. Sacré problème auquel le pays tente de répondre - outre le travail au-delà de 65 ans - par la mise au point de toutes sortes de robots remplaçant hommes et femmes, à l'hôpital, à l'accueil des entreprises, dans les services à la personne... Un exemple parmi d'autres, bien révélateur d'une confiance excessive de ce peuple inventif dans des recettes technologiques, «qui ne sont pas ipso facto synonymes de progrès humains». Une réponse étriquée, parmi d'autres, à d'autres défis, pour un Etat aussi considérable, resté un nain politique.

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