Hubert Coudurier. Amours, ruptures et trahisons. Fayard, 2008.

Raphaëlle Bacqué. L'enfer de Matignon. Albin Michel, 2008.

Le livre politique français reste un genre à part. Dans un système opaque et pyramidal, nimbé de révérence pour l'apparat du pouvoir, il s'attache à narrer l'envers du décor, les intrigues, les sautes d'humeur du prince. Son arme de prédilection est la petite phrase anonyme, glanée dans l'entourage des puissants. Elle sert à éclairer la psychologie de cet homme mystérieux entre tous - le président de la République.

Dans ce style classique, Hubert Coudurier offre un portrait inédit de Nicolas Sarkozy, qu'il ne porte pas dans son cœur. «Sarko, c'est Charlie Chaplin dans Le dictateur», avoue ainsi un proche du chef de l'Etat. S'ensuit une scène qui semble tirée d'un film comique: «Fou furieux, il arpente son appartement en peignoir de bain», parce que sa femme Cécilia est en train de le quitter. «Je ne comprends pas, elle avait une vie géniale», lance ce chef humilié et «parfois au bord des larmes».

Vie géniale? Peut-être pas tant que ça. Le témoignage d'Anne Fulda, journaliste qui fut sa compagne durant la fuite de Cécilia, montre ce que pouvait être le quotidien de femme de président. «Il avait l'habitude d'être servi: Tu ne veux pas me préparer mes affaires? me demandait-il le matin. Face à mon refus, Nicolas disait: mais Cécilia le faisait.»

Lorsqu'il est contrarié, Nicolas Sarkozy se comporte comme un enfant impulsif, qui aime jouer de son pouvoir. Si Anne Fulda lui raccroche au nez, il débarque au Figaro, le journal où elle travaille, accompagné d'une escorte de motards toutes sirènes hurlantes. «C'est un cannibale. Parfois, il m'étouffait, confie-t-elle. Parfois, je l'appelais le Caudillo», titre espagnol qui désigne un militaire putschiste.

Le président peut se montrer d'une vulgarité terrible avec deux catégories d'importuns, les journalistes et ses subordonnés. «Tu vas voir, je vais me farcir tous ces cons», lance-t-il avant d'affronter les médias lors de sa conférence de presse du 8 janvier dernier. Quant à ceux qu'il dirige, ils ont droit à ce jugement définitif: «Si tu savais comme j'en ai marre de tous ces mecs qui chient dans leur froc dans mon bureau!»

On plaint celui que les institutions ont placé sous les ordres de cet être caractériel. Tous les premiers ministres interrogés par Raphaëlle Bacqué pour son livre, L'enfer de Matignon, le confirment: le poste de chef du gouvernement est le plus dur, le plus ingrat qui soit. D'abord parce que le patron est difficile à vivre. Même l'affable Jacques Chirac fait peur lorsqu'il est décrit par Lionel Jospin: «Quand il avait l'impression que quelque chose pouvait le menacer, il devenait extrêmement dur et raide.»

Par nature, le premier ministre est entouré d'ennemis. Le président joue avec ses nerfs et encourage ses rivaux - dans chaque gouvernement, au moins deux ministres rêvent de prendre sa place, selon Jean-Pierre Raffarin. L'administration freine les projets et brille par la médiocrité de ses initiatives. «C'est vrai, on est surpris, pour ne pas dire sidéré, de voir à quel point ce qui est proposé est faible», déplore Dominique de Villepin.

Avec des horaires démentiels - jusqu'à 95 heures par semaine - et au moins 25 décisions à prendre chaque jour, souvent en quelques secondes, le premier ministre est un homme aux abois. «La vie quotidienne à Matignon est un harassement continuel, sans vrais moments de liberté, explique Raymond Barre, décédé peu avant la sortie du livre. Mais le pire, c'est de rentrer enfin le soir, à minuit, avec ses dossiers à l'esprit, et là, de ne pas pouvoir s'endormir.»

Laminés, les premiers ministres sont marqués dans leur chair: hypertension, infection pulmonaire, inflammation de la vésicule... L'actuel locataire de l'Hôtel Matignon, François Fillon, souffre d'une sciatique qui s'est transformée en douleur chronique des vertèbres.

Dans son récit, qui reste prudent, Nicolas Sarkozy apparaît comme un boulimique, qui veut tout régenter et le noie sous un torrent de propositions hâtives, voire irréalisables. Le président l'a aussi privé du seul plaisir réservé au chef de gouvernement, le pavillon de la Lanterne, à Versailles, dont il s'est attribué l'usage exclusif. «Le fait que le premier ministre ne puisse plus l'utiliser est une difficulté, ose François Fillon. Il n'y a plus d'endroit près de Paris pour décompresser.»

La suite est prévisible: «Et finalement, votre popularité s'effondre sans que vous y puissiez rien», conclut Dominique de Villepin. «Les gens qui vous saluaient avec déférence vous considèrent comme une crotte de bique», dit Laurent Fabius à propos des moments pénibles qui suivent la démission. On comprend que certains premiers ministres aient cherché à s'emparer de la présidence: «Vous verrez, lançait Jacques Chirac à son fidèle Alain Juppé, on est bien mieux ici.»

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