Que la langue exprime, en profondeur, l'esprit d'une nation; que les changements de régime politique et social trouvent leur écho dans la langue, voilà qui ressemble à une évidence. C'est vrai en particulier de l'Allemagne, où le langage, familier de l'abstraction, se prête en outre à l'agglomération des mots, source d'infinies inventions de concepts, parfois intraduisibles.

Correspondantes de presse italiennes en Allemagne, Francesca Pedrazzi et Vanna Vannucini se sont amusées, ainsi, à repérer quelques-uns des termes qui «disent», plus généralement, l'âme de nos voisins du Nord.

Un petit lexique en somme, qui illustre le fait que «l'histoire des mots «intraduisibles» est aussi l'histoire de la transformation de l'Allemagne au cours de ces vingt dernières années». C'est le cas de cette Vergangenheitsbewältigung, terme qui désigne le fait et la volonté de surmonter le passé, nazi bien sûr.

Mais il en est d'autres, qui traversent les siècles. Tel ce Nestbeschmutzer - le souilleur de nid - désignant celui qui dénigre et salit l'image de la patrie. Ce fut le cas du poète Heinrich Heine, dont l'Allemagne bien-pensante ne supportait pas l'ironie dirigée contre le militarisme prussien. Mais le terme s'est aussi appliqué à une Marlene Dietrich ou à un Willy Brandt.

Nos deux auteures s'intéressent à la Männerfreundschaft, cette amitié virile, «faite de peu de discours et d'estime réciproque». Vaguement de droite, exprimant une attitude rétrograde, sous-tendue de loi et d'ordre, le terme appartient à une identité culturelle allemande honnie (et pourtant il y a de cela dans le geste de Kohl et Mitterrand, la main dans la main à Verdun).

Honni encore le terme de Vaterland (patrie), saturé de «mensonges et d'atrocités» (George Steiner).

Weltanschauung, Schadenfreude, Feierabend, d'autres mots encore sont tirés du dictionnaire et déshabillés par les deux journalistes. Comme certains romans, ils nous disent bien plus sur ce pays passionnant que bien des études historiques.

Francesca Pedrazzi, Vanna Vannucini, «Petit voyage dans l'âme allemande», Grasset, 240 p.

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