Et si, parlant de Berlusconi et Sarkozy, vrais phénomènes de ce début de millénaire, les commentateurs étaient passés à côté de l'essentiel: la symbolique profonde de leurs discours, plus que la gesticulation à laquelle ces deux hommes étonnamment semblables se livrent avec délectation? Dans le déferlement d'essais et d'études sur les deux hommes, le petit essai de Pierre Musso, professeur à l'Université de Rennes II, se signale par l'originalité de son regard et de son questionnement à deux personnages aussi proches.

L'ouvrage poursuit donc un double but: il cherche à rapprocher les deux leaders politiques, ce «centaure sarkoberlusconien». Mais il tente, du même coup, de définir l'essence même de leur message, farouchement néolibéral, faisant son miel de la chute du communisme et du mur de Berlin.

Certes les vies de l'un et de l'autre ne se superposent pas: d'un côté, un chanteur de cabaret devenu potentat de l'immobilier, de l'édition, de plusieurs chaînes de télévision et enfin de son propre parti, créé en quelques semaines. De l'autre, un jeune Français issu de l'immigration, et dont toute la carrière s'est déployée au sein d'un seul parti, qu'il finit par prendre d'assaut avant de conquérir l'Elysée.

Bref: si leurs points de départ ne sont pas identiques, ni leurs moyens politiques - la puissance de l'Etat, en France et en Italie, n'est pas comparable - le catéchisme et la méthode, ici, sont étrangement identiques.

Les deux dirigeants appartiennent au même camp politique. Ils incarnent une droite décomplexée, néolibérale, une droite qui se dit restauratrice de valeurs. Tous deux concentrent dans leurs mains un maximum de pouvoirs. Ils annoncent l'apparition d'un homme nouveau. Enfin et surtout, ils entendent enchâsser l'entreprise dans le politique.

Pour gagner le pouvoir - et le garder - on recourt, recette classique, au parti de masse. Sarko domine l'UMP, Berlu s'érige en propriétaire de Forza Italia, faisant de ses cadres des employés. Mais les deux hommes se signalent par une stratégie, identique, de l'affrontement. On simule une guerre idéologique pour exacerber le bipartisme. On ringardise la gestion des ex-leaders (Chirac, Prodi) et une classe politique en crise. Mai 68, en France, est passé au Kärcher, comme le Parti communiste côté italien.

Vieilles outres, outres neuves, on connaît la parabole. Elle permet ici de faire table rase du passé et de l'Etat providence. Au rancart Mani pulite et «France qui tombe» (titre d'un ouvrage retentissant de Nicolas Baverez): voici l'Etat libéral et sécuritaire.

A l'affrontement se superpose le théâtre de nos deux héros, ce théâtre sur petit écran qui a tant passionné les analystes. Musso, lui, se penche avant tout sur son contenu caché: le Divin Marché, le néomanagement, et sur les techniques de vente de nos deux acteurs. Car l'un comme l'autre vendent d'abord du rêve à des citoyens-consommateurs qu'on a pris le soin de consulter au préalable et selon les meilleures méthodes du marketing.

Au catalogue: le soap opera, l'american way of life, le mythe du self-made-man ou novelas (amour gloire, argent). Mais c'est aussi la peur qui nourrit leur spectacle: peur qui sert d'ersatz au fond, stimule le désir de sécurité, qui ne peut qu'appeler l'homme providentiel.

On l'aura compris: chez ces deux hommes comme chez un Christoph Blocher, la méthode rationnelle de gestion des entreprises est devenue idéologie. Mieux une culture, qui appelle ses ouailles à la conversion. Chacun se doit d'être actif, efficace, compétitif.

Pierre Musso descend dans le détail d'une politique spectacle, par télé interposée. Il note avec finesse l'art avec lequel les deux hommes, en acteurs rompus à l'exercice, se donnent physiquement en exemples et en icônes de l'effort et de la réussite. Sourire inoxydable au-delà des Alpes, jogging et baskets à l'Elysée, les corps sont là aussi pour prêcher le Nouvel Evangile, celui de la réussite et de l'effort, jusqu'à la souffrance.

Il montre enfin que la combinaison du catholicisme (affiché) et du néomanagement n'est pas loin. Etrange cohabitation!

Pierre Musso, Le sarkobelusconisme, L'Aube, 172 p.

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