C'est à suivre sa réflexion sur l'identité helvétique depuis plus de quarante ans que nous invite, dans ce petit ouvrage paru ce printemps, Philibert Secretan, professeur à l'Université de Fribourg. Neuf chapitres constitués d'autant d'articles écrits au gré de prises de conscience personnelles – au risque, constant, du démenti par les faits ultérieurs: car la Suisse, bien plus complexe qu'il y paraît, et qu'on aimerait pouvoir figer dans une analyse inusable, bouge, évolue dans son apparente impassibilité. Depuis 1957, date de la première étude, le droit de vote a été donné aux femmes, qui ont pris dans notre société politique une place éminente; tout en suscitant des réflexes de rejet des milieux populistes, les étrangers y sont en nombre impressionnant (plus de 20%), et la liberté de circulation résultant des bilatérales peut accentuer le phénomène; enfin, le pays est entré aux Nations unies, tardivement mais clairement. On ajoutera que les réflexions de l'auteur par touches successives n'interdisent pas les contradictions, c'est même la loi du genre: elles s'ouvrent sur une sérieuse mise en doute de la Suisse en tant que démocratie témoin, elles se poursuivent, trente-cinq ans plus tard, par l'espoir que le «modèle» helvétique trouve son répondant, en grand, dans l'Europe de demain.

Ces réserves faites, la pensée de l'auteur, largement concentrée sur le fonctionnement institutionnel de la Confédération, met au jour les défauts d'un système si longtemps jugé comme idéal. Où le fédéralisme s'estompe sous le poids du centralisme; où, souvent opaques, les compromis entre l'Etat et les milieux économiques, s'ajoutent au jeu cantons/Confédération. Secretan s'interroge alors sur le véritable sens de ce sacro-saint compromis, règle du jeu dans un pays composite et longtemps menacé d'éclatement: est-ce un signe de sagesse politique ou la simple harmonisation des intérêts? Pour y remédier, il appelle à la fois à une véritable institutionnalisation du dialogue entre Etat et collectivités (comme à celui entre Romands et Alémaniques, dans un très suggestif chapitre sur ces deux Suisse). Mais aussi à une plus claire distinction entre l'appareil d'Etat – qu'il voudrait plus qualifié et plus structuré – et le Conseil fédéral qui, désormais déchargé de trop de fonctions administratives, retrouverait son rôle, essentiel, d'arbitre.

Mais de ce petit ouvrage, foisonnant, ressort une indignation fondamentale: celle de l'absence de toute finalité, autre que purement économique et commerciale, de notre pays, et de sa difficulté à se projeter à l'extérieur, à se penser comme Etat-acteur, au dehors comme il l'est au dedans. Comme éblouie par une opulence qui n'est pas sans l'asservir et corsetée par la neutralité, la Suisse a peu à offrir à sa jeunesse. A moins de s'ouvrir, avec moins de frilosité, cette fois, à une Europe dont elle ne partagerait pas seulement les marchés, mais le destin.

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