Le fracas de l'attentat du 11 septembre 2001 contre les tours de Manhattan aura peut-être eu un effet inattendu et bénéfique: modifier la donne du conflit du Cachemire, vieux de 55 ans maintenant. Un conflit sanglant, bien ignoré du public. Il aura fait, selon les sources les plus sérieuses, pas moins de 40 000 morts, et entraîné une occupation militaire (celle de l'Inde), dont les méthodes se nomment viols, torture, disparitions, auxquelles répondent celles, pas plus glorieuses, d'irréguliers soutenus très activement dès les débuts par le Pakistan. Pour un peu, on en oublierait aussi le malheur des Cachemiris eux-mêmes, pris entre deux feux et souvent contraints à l'exil.

Dans cette étude qui est aussi un aide-mémoire précieux et impartial, Jean-Luc Racine, chercheur au CNRS, a eu la patience de décrire un demi-siècle de rivalité indo-pakistanaise dont le Cachemire est l'enjeu. Fruit amer de la décolonisation mal bouclée par le Royaume-Uni, la dispute sur ce qui fut l'un des paradis de la planète au pied de l'Himalaya débute avec la partition de l'Inde en 1947 et la cession, deux mois après, de ce morceau des Indes par le maharadjah qui en était le souverain. La guerre, commencée à cette occasion, s'arrête en janvier 1949 sur un cessez-le-feu arraché aux parties par l'ONU. Tout est déjà inscrit dans ce premier conflit, note l'auteur: «Les divergences [d'interprétation] sur la cession, le sens de celle-ci, l'usage par le Pakistan de forces irrégulières, l'échec des entretiens bilatéraux, l'entrée en lice de l'ONU».

Trois guerres entre les deux pays ont suivi, qui ont toujours eu le Cachemire pour motif. Sans que jamais puisse être apaisée une dispute comme endurcie par l'idéologie: le rattachement au Pakistan est naturel puisque la majorité, au Cachemire, est musulmane, dit-on à Islamabad; l'Inde, elle, se refuse à toute considération de ce type au nom du pluralisme culturel de sa Fédération. Le premier cessez-le-feu était nourri de méfiances mutuelles. Celles-ci ne se sont pas éteintes depuis et, comme le montre Jean-Luc Racine, rendent très difficile un accord sérieux. Plus grave, tout effort sincère de paix venant d'une des parties est de l'ordre du tabou: ceux qui s'y sont risqués au grand jour l'ont parfois payé de leur vie.

Retour au 11 septembre: en opérant, sous la pression des événements et des Etats-Unis, un retournement radical de ses options, le président pakistanais Pervez Mucharraf a au moins donné quelques signes de bonne volonté et se voit contraint, au nom de la lutte contre le terrorisme, de mettre un frein aux activités des innombrables groupes actifs sur son territoire et donc au Cachemire. New Delhi, de son côté, cherche à ce que le monde s'intéresse au terrorisme actif au Cachemire, tout en rechignant à ce qu'on s'intéresse de trop près à la situation sur place. Faut-il y voir le signe d'un tournant? «Rien n'est moins sûr», estime l'auteur, tant que n'émergeront pas des comportements et des perceptions nouveaux chez les deux grands acteurs.

Jean-Luc Racine, Cachemire, au péril de la guerre, CERI/Autrement, 120 pages.

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