En décidant d'évoquer les Aburish, notables du petit village de Béthanie (aujourd'hui banlieue populeuse de Jérusalem), l'auteur de ce bouleversant récit fait mieux que narrer, dans le détail, près de cent ans de la vie d'une tribu, la sienne: il dit l'histoire des Palestiniens, entraînés dans le maelström de l'Histoire. Dépossédés, petit à petit, par les événements, par la pression de la modernité, par les occupants successifs, par l'émigration, de leurs structures familiales, de leurs rites, de leurs biens, du bonheur de vivre chez soi. Œuvre d'un écrivain et journaliste, Le Clan Aburish prend, au fil des pages, le tour tragique du roman.

En descendant de sa mule, un certain jour de 1917, Khalil Aburish, patriarche d'une tribu aujourd'hui parsemée dans vingt-deux pays, annonçait aux siens que la guerre – celle des Turcs et des Alliés – était finie. Sans le savoir, il entamait du même coup, dans le soulagement et les réjouissances de la paix retrouvée, une période prospère mais de plus en plus agitée de ce coin de terre appelé Palestine. Khalil, maire d'une petite localité pauvre, où se risquaient les premiers touristes et pèlerins venus visiter le tombeau de Lazare (dont il était propriétaire) serait riche. Son instinct des affaires, joint à son sens de l'exercice du pouvoir, ferait de lui un notable craint et respecté. Entraînant dans son succès sa nombreuse descendance, remarquablement éduquée dans les meilleures écoles et universités: Harvard, Princeton, la Sorbonne ou Beyrouth.

On peut lire Le Clan Aburish pour se remémorer les à-coups politiques qu'eut à subir un peuple exposé au drame. Ou s'agacer de tel point de vue de l'auteur. Ce serait passer à côté de ce qu'il offre d'inédit: la façon dont une famille a vécu cette longue période d'incertitude. Car il donne d'innombrables détails du mode de vie, ancestral, qui modèle les comportements et sculpte une identité, mais que les événements se chargeront d'émietter. A la fois parce que le pouvoir considérable du patriarche (suivi par l'un de ses fils) s'érodera sous la loi – anglaise, puis jordanienne, puis israélienne – et que l'engagement politique et militaire de plusieurs Aburish défera, petit à petit, la sécurité du clan. Les guerres finiront par menacer leur survie, contraignant à l'exil la plupart d'entre eux. Délitement des usages et des valeurs familiales. Affirmation des femmes. Atomisation des opinions: chez les Aburish, le degré d'engagement dans la résistance, chez les uns et chez les autres, offre une grande variété de regards sur le drame vécu par leur nation. De l'adhésion à l'OLP à la simple indifférence de certains émigrés outre-Atlantique. En revanche, dispersée par la loi de l'exil, la famille a su faire face au malheur par le savoir: on ne compte plus les diplômes, chez les Aburish, ni les fortunes faites, aux Etats-Unis, dans le Golfe, au Liban. Sosies, comme leur peuple, d'une autre diaspora – les juifs – ils posent la question la plus angoissante, le sujet du meilleur chapitre du livre: être Palestinien, c'est quoi?

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