Mis à part sinologues et experts, qui, dans le public, connaît ce que les Chinois pensent de leur propre empire? La mue du régime ayant délié le discours, il vaut la peine d'entendre ce qu'ils ont à nous dire. C'est l'objet de cet ouvrage collectif, dont tous les articles (sauf un) sont de la plume d'intellectuels chinois.

Objet: un état des lieux de ce grand pays, couvert de louanges par un discours convenu (hormis, parfois, les droits de l'homme), mais dont on redécouvre la dimension des problèmes: ils sont graves, à la mesure même de la formidable mutation économique et sociale que traversent plus d'un milliard d'habitants.

Ainsi de l'économie, et de cette fameuse croissance, de 8%, censée faire honte aux économies occidentales. Cheng Xiaonong montre qu'en réalité, cette croissance est en contraction: elle n'a pas son répondant dans la demande intérieure, relativement faible. Plus encore: elle masque un important taux de chômage, de 8 à 9% en termes réels. Elle est manipulée par le Parti, souvent au mépris des mécanismes économiques. Le but, ici, étant de légitimer, par ce chiffre emblématique, le régime lui-même, croissance forcée et confiance dans l'Etat étant intimement liés.

Une très intéressante étude sur les paysans, signée Li Changping, les montre très largement, mais incomplètement émancipés. Le Parti leur a offert de gérer la terre à la fois individuellement et collectivement, ou de quitter la terre pour créer sur place des entreprises, voire même de quitter leurs villages. Mais le boom qui s'est ensuivi a été très vite rattrapé par le zèle des fonctionnaires qui les tiennent sous leur contrôle, et par la hausse constante des impôts et des prélèvements. Cette tutelle du pouvoir appelle donc une émancipation décisive des agriculteurs, et la mise sur pied d'organisations collectives, syndicales. Une émancipation passant par la norme du droit, et non le diktat des administrations locales.

Et les femmes, dans cette tourmente? He Qinglian illustre les effets pervers d'une réforme «libérale», qui les conduit à se définir uniquement en fonction des exigences masculines. La révolution en cours les expose plus que jamais au harcèlement sexuel au travail, elle tend à fragiliser les mariages, en «sanctifiant» la «3e personne», maîtresse ou concubine. De ce fait, les femmes tendent à ne plus regarder le mariage que comme la bonne affaire, et à lui sacrifier leur propre carrière. Autant de régressions qui conduisent, avec la multiplication des divorces, à des drames d'autant plus terribles (jusqu'à la criminalité) que les femmes, dans cet environnement hyper-machiste, se sentent doublement dévalorisées.

Etat des droits de l'homme, mise en lumière de la secte Falungong, révélatrice surtout, selon son auteur, de la crise d'identité vécue par les Chinois, ou étude sur la difficile naissance de la société civile dans un régime encore dominée par le Parti, l'ouvrage multiplie les pistes. La mue en cours n'appelle-t-elle pas la disparition, à terme, du parti unique, et l'instauration d'un capitalisme d'Etat, se demande l'auteur de l'article final.

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