Au moment où l'Europe – et la France la première – s'agite autour du contenu d'une Constitution auquel ses adversaires trouvent tous les défauts, voilà un rappel bien utile de ce que fut la naissance de l'acte fondateur des Etats-Unis. De cette période où, la guerre achevée contre la France, en 1763, les colons américains prirent conscience à leur tour qu'ils étaient colonisés. C'est de cette fermentation des esprits, de plusieurs décennies, que traite l'historien américain. Fermentation qui devait connaître son apogée au moment où l'Angleterre décida d'imposer des taxes aux treize colonies de l'époque.

La Constitution américaine est parfois vue comme une sorte de décalque du modèle institutionnel anglais. Le livre de Dick Howard montre tout au contraire que les treize colonies cherchèrent à la fois à s'en inspirer et à s'en distinguer. Et que ces tâtonnements furent l'objet d'une réflexion philosophique profonde et originale, nourrie par les contingences du moment. Surtout entre la Déclaration d'indépendance, de 1776, dépourvue de toute incidence institutionnelle, et la Constitution (1787), qui fonde le fédéralisme américain. Comment concilier fédéralisme et efficacité de la future république? Comment ajuster les intérêts particuliers et les principes majoritaires et égalitaires? Quel rôle, quelle «tonalité» donner aux deux Chambres du Congrès? Comment définir les rapports entre Cour suprême et Congrès? Sans constituer une lecture grand public, le retour à cette pensée, alors rivée à une histoire en marche, est comme un écho, des profondeurs de l'histoire, à la difficile gestation des constitutions.

C'est à une autre sorte de réflexion, et sur un ton polémique cette fois, que le sociologue Michael Mann se livre dans L'Empire incohérent, où il s'en prend vertement à l'usage que l'administration Bush Jr. fait de la puissance des Etats-Unis. Au cœur de la démonstration: les Etats-Unis sont puissants, très puissants certes, mais leur ambition impériale, aujourd'hui, se situe bien au-delà de leurs moyens réels. Ainsi de la puissance militaire: elle est visiblement écrasante, au plan de la technologie des armements, de la puissance nucléaire, des moyens du renseignement. Mais l'auteur montre aussi que les effectifs américains, purement nationaux, sont fort en deçà de leurs moyens techniques. Et que l'arme du riche (les USA) risque de se heurter aujourd'hui à l'arme du pauvre: bactériologique, chimique. Mais aussi aux moyens limités, mais combien efficaces de la guérilla: on le voit en Palestine. Les limites du pouvoir américain, Mann les voit encore dans une économie certes dynamique, mais à la dette abyssale. Dans une foi dans le libre-échange incohérent: sans pitié pour les uns, indulgent pour les autres. Dans un système d'alliance où les alliés s'avèrent de plus en plus réticents à suivre les injonctions du Big Brother.

Image d'isolement donc, d'incohérence aussi, qui ne saurait, estime l'auteur, être restaurée que par un leadership plus humble et plus réaliste. D'autant plus efficace qu'il jouera le jeu multilatéral.

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