Le reportage a la vertu de l'œuf du jour: sa fraîcheur. En rapportant, avec un réel métier, ce qu'elle a vu, successivement en Irak, au Liban et en Iran, la journaliste italienne Lilli Gruber, députée européenne, offre ce que l'exercice donne de meilleur: le témoignage direct. «J'y étais, telle chose m'advint», dit la formule. Mais en publiant son récit – et son analyse – ces dernières semaines, l'auteure aura manqué un épisode essentiel de l'aventure américaine en Irak: les élections, qui ont marqué un tournant, du moins dans le regard de l'opinion internationale et des gouvernements européens. Même si elles n'ont pas mis fin à la violence des opposants à la présence américaine.

Les deux séjours de Mme Gruber, depuis toujours hostile à la guerre en Irak, l'ont au moins renforcée dans une certitude: celle du fossé creusé entre le peuple irakien et de son occupant. Heureux, bien sûr, d'être débarrassé d'un dictateur monstrueux. Mais vite dessillé sur la réalité de la présence américaine: «Bitter Better» – «un mieux amer» – note avec esprit un de ses interlocuteurs. Une réalité douloureuse et sanglante, qui aura suffi à rassembler, à Fallouja, chiites et sunnites, en un seul front contre la présence étrangère.

L'autre Islam, titre l'ouvrage. Manière de désigner cette frange majoritaire du peuple irakien, les chiites, en fait mal connus du public. Intelligemment, Lilli Gruber s'est rendue au Sud-Liban, où ils sont aussi concentrés et où, curieusement, Israël, il y a vingt-trois ans, lançait une expédition en tous points comparables, par les mensonges qui l'habillaient, l'inadéquation des moyens militaires et les dérives morales qui ont suivi, à l'aventure de George Bush contre Saddam Hussein. La journaliste a aussi fait le voyage de l'Iran, où le régime des ayatollahs ne peut se comparer avec la république dont rêvent aujourd'hui les chiites irakiens, éprouvés et renforcés par des décennies de répression et d'humiliation. Trop avisés pour vouloir d'un système où les religieux domineraient les institutions politiques. Trop éprouvés pour ne pas rechercher un mode de vie acceptable avec les autres entités, sunnites et Kurdes. C'est à l'écoute de la souffrance et des rêves de ses interlocuteurs chiites que Lilli Gruber est la meilleure – la plus vivante aussi.

Après le témoignage, la voix des experts. Quelles vont être les conséquences de l'occupation américaine sur le plan régional? Un collectif, parmi lesquels figurent Eric Rouleau, Camille Mansour et Henry Laurens, s'intéresse, dans Le Moyen-Orient à l'épreuve de l'Irak, à la fois aux enjeux pétroliers qu'entraîne cette présence, mais aussi à l'avenir du système régional arabe ou à celui des minorités. Henry Laurens se penche ainsi avec ironie sur le projet de démocratisation des néoconservateurs américains, qui se greffe sur une absence totale d'expertise du monde arabe et risque tout au plus de conduire à un retour de l'autoritarisme. Celui de 2001, quand Bush lança ses forces contre Saddam Hussein.

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