Qu'est-ce qu'une diaspora? La question pourrait paraître bien théorique, si le mot même n'était sous-tendu par le tragique: celui de communautés - juifs, Chinois, Arméniens - laminées par le génocide. Elle pourrait sembler hors du temps, si les tensions générées ces derniers jours à Lyon par l'inauguration d'un mémorial arménien ou les protestations collectives de Latino-Américains aux Etats-Unis ne la ramenaient constamment au présent. Deux sociologues, toutes deux directrices de recherche, l'une à Toulouse, l'autre à Paris, se sont attelées à disséquer une notion qui, longtemps, a peu intéressé les universitaires.

Histoire d'abord. Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper rappellent que dans les sociétés médiévales et islamiques, les membres de diasporas étaient des déclassés, des hommes et des femmes de seconde zone. Même s'ils furent utilisés, souvent, pour leurs capacités spécifiques: banquiers, diplomates négociateurs... Avec le XIXe siècle et l'émergence des Etats-nations, les voilà en porte-à-faux: les démocraties nationales se voulant égalitaires, homogénéisantes, elles acceptent plus ou moins bien, selon qu'on est aux Etats-Unis ou en Europe, les traditions propres des immigrés. Culte de la terre natale comme condition de l'appartenance à la nation, crainte de fidélités mutiples, survalorisation de la langue, en tant qu'«âme de la nation»: comment s'étonner, dans la foulée, que la xénophobie ne soit générée par l'Etat-nation et que toute altérité, celle des juifs tout en particulier, condamnée?

Pourtant, sensibles à la nuance, les deux auteurs de cet essai montrent que la réalité aura résisté à cette mise en conformité. Ainsi en 1914, on ne parlait pas moins de sept langues en France! Il s'est forgé un rapport subtil, dans ces communautés diasporiques, entre définition de soi, qui est héritage culturel, et définition imposée par les autres - la nation. On n'oubliera pas non plus le «rapport enchanté» que les juifs de Hongrie et de France eurent, alors, avec leur pays, auquel ils se sont remarquablement intégrés. Rêve évanoui avec la montée des fascismes.

Aujourd'hui, avec le rétrécissement du monde, et l'amplification formidable des migrations, le phénomène s'est compliqué d'autant. Le transnational a beaucoup érodé les souverainetés nationales, mises à mal par les ONG du type Amnesty ou Greenpeace, par l'ONU elle-même ou, surtout, par les grands mouvements de protestation collective. Le cheminement des migrations, lui-même, devient de moins en moins lisible, et nos deux auteurs décrivent ce paysage avec une grande subtilité.

Du même coup, cette complexité elle-même, et la variété des mouvements et des statuts d'émigrés ne rendent-elles pas caduque la notion de diaspora? Non, répondent-elles: on peut encore parler de diasporas, qui se reconnaissent à des signes tels que la dispersion spatiale d'un même peuple conscient de son origine commune ou le maintien de liens culturels, politiques, caritatifs, entre ses membres. Intéresssante investigation.

Chantal Bordes-Benayoun, Dominique Schnapper: Diasporas et nations, Odile Jacob, 248 p.

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