Il y a bien deux sortes de reporters: ceux qui, portés par les vagues de l'«actu», passent d'un champ d'observation à l'autre, d'un drame à l'autre, sans trop de retours. Et ceux, plus têtus, qui reviennent, inlassablement, au terrain. Anne Nivat serait plutôt de la seconde tribu, elle qui, depuis tant d'années, parcourt la Tchétchénie, sous les bombes, sous la menace constante de l'enlèvement ou d'un mauvais sort dont ce théâtre du sang et du mépris n'est pas avare.

Quatre ans après Chienne de guerre (Fayard, 2000), elle nous rappelle utilement que la Tchétchénie, sillonnée à la barbe des soldats russes, existe toujours, que la résistance ne se résume pas aux «terroristes» pourchassés par le tandem Bush-Poutine. Et que, par-dessus tout, on vit encore – on survit plutôt – dans ce pays labouré par la violence et abandonné de l'Europe et des médias.

«Ce n'est pas la guerre, c'est pire» lui dit une de ces Mères tchétchènes, qui résistent, pacifiquement, à l'occupation. Car la répression se poursuit, qui ajoute le profit crapuleux à l'arbitraire. Au quotidien, la méthode porte un nom: zamitzka. Invariable scénario, où «des hommes armés et masqués encerclent un village ou un quartier, s'introduisent dans les maisons, en repartent avec un ou plusieurs hommes, même si les papiers de ceux-ci sont en règle. Puis les familles des disparus sont informées par des intermédiaires de la possibilité de «racheter» leurs proches moyennant de l'argent et des kalachnikovs.»

Paysage triste et sans espoir, où le marché de Grozny est bien fourni, mais où la misère, ce sont les carreaux éternellement cassés, les chiens errants dans les ruines, Une vie «sans plaisir, sans futur», où des soldats maraudeurs pillent le peu qui reste aux bâtiments abandonnés.

Anne Nivat nous emmène en Géorgie, dans cette vallée de Pankissi, où se réfugièrent des milliers de Tchétchènes, civils et résistants, mais d'où reviennent, démotivés, les combattants d'hier. Elle nous ramène au Théâtre Nord-Sud de Moscou, et réinterroge une prise d'otages conduite, note-t-elle, par un «chef de gang sans envergure», Baraïev, neveu d'un bandit, «payé par le Kremlin pour semer le désordre». Surgissent des questions: pourquoi les terroristes n'ont-ils pas déclenché leurs explosifs? De quelles complicités a profité le commando pour agir au pied même du Kremlin? Et pourtant, la journaliste n'est pas dupe, ni des ruffians qui s'enrichissent à la faveur de l'occupation, ni des progrès des commandos islamistes, dont se sert, d'une main, le leader de la résistance, Maskhadov.

Mais le meilleur peut-être de ces deux cents pages, c'est encore le regard que pose l'auteur sur ceux qu'elle rencontre, et la tendresse qu'elle ne peut s'empêcher d'éprouver pour ce peuple déboussolé: femmes privées qui d'un mari, qui d'un frère disparu ou tué au combat, Tchétchènes émigrés en Occident ou à Moscou, mais comme perdus dans un monde qui ne veut pas d'eux. Autant de portraits d'hommes et de femmes rêvant d'une Tchétchénie «normale», qui n'est peut-être – et à tout jamais – qu'un songe.

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