«Servan-Schreiber? Il est exceptionnellement intelligent. Hélas, il a un chromosome en trop.» La formule est de Georges Pompidou. Hommage, en biais, à un homme au profil hors du commun: journaliste, intellectuel, JJSS domina l'actualité française – et avec quel brio, quel punch! – pendant près de vingt-cinq ans. Aujourd'hui, il est réduit au silence par la maladie. Presque oublié, déjà. Jean Bothorel revient, dans ce portrait attentif, qui se lit comme un roman, sur le créateur de L'Express et l'auteur du Défi américain. Etrange et flamboyant personnage que ce fils, prodige et prodigue, d'une famille d'industriels de la presse, propriétaires des Echos depuis le début du siècle dernier. Enfant, il confectionnait des petits discours; adolescent, il avait un avis sérieux, infiniment sérieux, sur les choses. En un sens pas tout à fait français. Car le jeune polytechnicien, engagé comme pilote dans les forces françaises libres, garda, de son passage par les Etats-Unis, une véritable passion pour l'Amérique, qui le tenailla toute sa vie. Elle eut une double retombée: une approche très anglo-saxonne de tout ce qui touche au progrès, à la technologie et une aversion tenace pour de Gaulle et tout ce qu'il représente de relation compulsive à la grandeur de la France: vision stérile selon lui, conduisant à tout ce qu'il exècre lui-même – la gloriole nationale, la force nucléaire, le pouvoir dévorant de l'Etat. La cécité surtout devant les vrais enjeux, qui, répète-t-il, se situent – voir Le Défi américain – sur le terrain d'une modernité dépourvue de sentimentalité.

On suit donc cette intelligence sans cesse en mouvement dans sa progression. Des colonnes du Monde, dont il sera un éditorialiste remarqué (mais trop atlantiste pour y rester) à la création de L'Express et à un bref passage au ministère. Très vite, apparaît la double nature de cet observateur aigu de la réalité politique, obsédé, tout à la fois, d'être un acteur de la scène nationale. En navette incessante entre le fauteuil du bureau où il rédige des papiers tranchants et visionnaires et les salons où se concocte la politique; celui d'abord de Mendès-France, qu'il a soutenu de tout son talent. Plus heureux dans sa capacité à galvaniser des équipes (celle de L'Express, enrichie de très grands intellectuels, fut étincelante) et à assurer le succès de l'aventure qu'à gérer sa propre carrière politique, lestée par ses foucades et ses retournements. Sa nature, ses choix l'ont poussé à refuser les idéologies, et à croire à une chimérique troisième voie. Ses gaspillages insensés à brader son plus bel acquis, L'Express.

Sympathique, ce séducteur? Le livre refermé, on s'interroge, au vu de ses relations avec les femmes, et de son imperméabilité à tout ce qui relève du monde sensible: l'art, la littérature, les paysages… Mais quel visionnaire! Lui qui avait tout prévu, avec des années d'avance: la décentralisation, la fin des essais nucléaires, l'ordinateur dans les classes, la monnaie unique, la fin de Concorde. Un prophète, génial et survolté.

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